Avec Gavagai, Ulrich Köhler signe un drame où une histoire d’amour se heurte aux discriminations ordinaires. Entre Berlin et Dakar, les malentendus deviennent le révélateur de rapports de pouvoir bien plus profonds.
Lors d’un tournage mouvementé d’une adaptation de Médée au Sénégal, Maja (Maren Eggert), une actrice allemande, entame une relation avec son partenaire Nourou (Jean-Christophe Folly). Quelques mois plus tard, leurs retrouvailles à Berlin réveillent autant leurs sentiments que leurs différences d’expérience. Un acte raciste vient bouleverser leur équilibre naissant et transforme une simple histoire d’amour en confrontation avec les regards, les privilèges et les fractures invisibles qui traversent la société contemporaine.
Le titre Gavagai renvoie à une célèbre expérience de pensée du philosophe Willard Van Orman Quine. Face à un inconnu désignant un lapin en prononçant « Gavagai », il devient impossible de savoir avec certitude ce que signifie réellement ce mot. Cette référence résume l’enjeu central du film, celui de l’incompréhension entre des individus qui ne partagent ni la même histoire, ni les mêmes références, ni le même rapport au monde.
Les discriminations au cinéma
Dans Gavagai, la discrimination ne se réduit jamais à un affrontement entre victimes et coupables clairement identifiés. Le film montre au contraire combien les rapports de domination changent selon le lieu, le contexte social et la position occupée par chacun. Nourou devient ainsi un personnage dont le statut varie constamment. Au Sénégal, il évolue dans un environnement où il maîtrise les codes culturels et bénéficie d’une forme d’assurance. À Berlin, cette stabilité disparaît brutalement. Un simple contrôle, un regard insistant ou une suspicion suffisent à rappeler que la reconnaissance artistique n’efface pas les préjugés du quotidien.
Cette approche produit un effet particulier sur le spectateur. Les discriminations n’apparaissent plus comme des événements exceptionnels, mais comme une accumulation de micro-situations qui fragilisent progressivement l’individu. Le film refuse le spectaculaire et privilégie l’usure psychologique. À mesure que Nourou comprend que les autres continuent de le définir avant même de le connaître, une fatigue silencieuse s’installe. Ce déplacement permanent entre visibilité publique et invisibilité sociale nourrit un profond sentiment d’injustice.
En parallèle, les personnages qui pensent agir avec bienveillance révèlent parfois leurs propres biais. Cette contradiction empêche toute lecture confortable. Le spectateur est invité à interroger ses propres automatismes plutôt qu’à désigner un responsable unique, ce qui donne au propos une portée sociale bien plus durable que celle d’un simple récit sur le racisme.
Mieux comprendre le paradoxe de l’amour : quand l’autre n’a pas le même passif et même rapport au monde.
La relation entre Maja et Nourou repose sur une proximité sincère, mais elle se heurte progressivement à une réalité fondamentale, deux personnes peuvent éprouver les mêmes sentiments sans habiter le même monde. Le film montre que l’amour ne gomme ni l’histoire personnelle, ni la mémoire sociale. Chacun arrive dans cette relation avec un bagage invisible que l’autre peine à mesurer. Là où Maja cherche avant tout à préserver leur lien affectif, Nourou doit simultanément composer avec un environnement qui remet régulièrement sa légitimité en question. Les gestes d’affection prennent alors une signification différente selon celui qui les reçoit.
Cette dissymétrie nourrit une forme d’incompréhension particulièrement douloureuse. Aucun des deux personnages n’agit avec malveillance, pourtant leurs réactions ne se rejoignent jamais complètement. L’un peut considérer un événement comme un simple incident, tandis que l’autre y voit la répétition d’expériences déjà vécues. Le spectateur comprend alors que certaines blessures ne naissent pas du couple lui-même, mais de tout ce qui l’entoure. Le film interroge ainsi la possibilité d’une véritable réciprocité lorsque deux individus n’ont ni le même passé, ni la même exposition aux discriminations, ni la même perception du danger. L’amour demeure présent, mais il ne possède pas toujours les moyens de combler cet écart.

Le jeu des deux protagonistes
Jean-Christophe Folly construit Nourou dans une remarquable économie de moyens. Son interprétation repose moins sur les éclats émotionnels que sur les silences, les hésitations et les variations du regard. Cette retenue donne au personnage une grande densité psychologique. Chaque réaction semble filtrée par une expérience accumulée, comme si chaque nouvelle situation réveillait des souvenirs impossibles à verbaliser. Le spectateur perçoit cette tension intérieure sans qu’elle soit constamment exprimée par les dialogues.
Face à lui, Maren Eggert compose une Maja profondément nuancée. Son personnage oscille entre spontanéité, affection sincère et maladresses involontaires. L’actrice évite de transformer son rôle en figure exemplaire ou coupable. Elle laisse apparaître les contradictions d’une femme convaincue de comprendre l’autre, tout en découvrant progressivement les limites de son propre regard. Ensemble, les deux comédiens construisent une relation où les non-dits deviennent presque plus importants que les paroles. Leur complémentarité donne au film une authenticité émotionnelle qui renforce la crédibilité des conflits et empêche les personnages de devenir de simples symboles.
L’avenir de Gavagai se jouera sans doute dans les débats qu’il pourra susciter autour de la représentation des discriminations et des rapports interculturels. La question est de savoir si le public privilégie la dimension sentimentale du récit ou s’il s’empare également des questions plus larges que le film soulève sur les préjugés ordinaires et les déséquilibres sociaux. Non relevé dans notre article, l’agent de sécurité qui a fait un contrôle au protagoniste, avouera dans une scène autre qu’il souffre lui aussi des préjugés et du racisme anti Européens de l’Est. Cela montre combien chacun vit dans un microcosme individuel avec ses propres craintes, expériences et cela mène à un rapport étrange à l’alterité. « L’enfer, c’est les autres », depuis que Sartre a écrit ces mots en 1943, rien n’a réellement changé !
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