Gorgona, quand Evi Kalogiropoulou imagine une relecture du mythe dans un espace post-apocalyptique !

Gorgona, réalisé par Evi Kalogiropoulou transpose le mythe de Méduse dans une dystopie où le pouvoir masculin vacille face à deux femmes qui refusent désormais de se laisser définir par le regard des autres.

Dans une petite cité-État dominée par une immense raffinerie pétrolière, le pouvoir appartient aux hommes armés. Lorsque Maria (Melissanthi Mahut) est désignée parmi les héritiers potentiels du chef Nikos, l’équilibre déjà fragile de cette microsociété se fissure. L’arrivée d’Eleni (Aurora Marion), chanteuse venue de l’extérieur, agit comme un révélateur. Les alliances se recomposent, les rapports de domination se tendent et une mécanique de violence s’enclenche jusqu’à transformer cette lutte de succession en véritable affrontement symbolique.

Le projet est né de la volonté de réinvestir les grands mythes grecs dans un univers contemporain où se mêlent dystopie, culture populaire et esthétique de cinéma d’exploitation. En s’appuyant sur les figures de Méduse, de Perséphone et des sirènes, le récit transpose ces archétypes dans une microsociété moderne afin d’interroger les rapports de pouvoir, l’exclusion et la place des femmes.

Le tournage s’est déroulé à Éleusis, ville industrielle dominée par les raffineries et berceau des mythes de Déméter et Perséphone, dont les paysages renforcent naturellement l’ancrage mythologique du récit. Après son court métrage Motorway 65, Evi Kalogiropoulou est revenue dans cette région pour y tourner son premier long métrage. Pour le public grec, plusieurs décors, chansons populaires et références au cinéma national créent une lecture parfois plus ironique ou décalée, moins perceptible pour les spectateurs internationaux.

Une dystopie et une guerre des genres

Gorgonà Evi Kalogiropoulou et Louise Groult (scénariste) révisitent le mythe de la Gorgone avec une assise plus contemporaine et psychique. Maria et Eleni focalisent l’attention et questionnent la liberté et ses limites. La photographie et la scénographie nous font énormément penser à Romeo + Juliette de Baz Luhrmann. Dans cette œuvre également, il y a une forme de tragédie contemporaine, les différents protagonistes vivent enclavés dans une microsociété où tout le monde se connait, tout le monde se juge et tout semble être voué à l’implosion.

Le film prend la forme d’une dystopie, mais sans imaginer un avenir lointain. Son univers semble suspendu hors du temps, quelque part entre le western moderne, le récit post-apocalyptique et la tragédie grecque. Cette petite cité gouvernée par les armes fonctionne comme un laboratoire social où les rapports entre les sexes deviennent le véritable moteur dramatique. Les hommes occupent toutes les positions de pouvoir, organisent la succession, contrôlent les territoires et décident des règles. Pourtant, cette domination apparaît déjà fragilisée. Elle repose davantage sur la peur que sur une véritable légitimité, laissant progressivement apparaître les fissures d’un système incapable d’accepter l’émergence d’une autre forme d’autorité.

L’arrivée d’Eleni ne déclenche pas la violence, elle la révèle. Son regard extérieur agit comme un catalyseur qui pousse Maria à remettre en question un ordre auquel elle semblait jusqu’alors s’être adaptée. Le film montre alors que la véritable guerre des genres ne naît pas de l’opposition biologique entre hommes et femmes, mais de la confrontation entre deux conceptions du pouvoir. D’un côté, une logique fondée sur la domination, la possession et la hiérarchie. De l’autre, une recherche d’émancipation qui refuse simplement de reproduire les mêmes mécanismes. Cette nuance évite au récit de se limiter à un affrontement manichéen.

Le spectateur assiste ainsi à une lente implosion où chaque personnage devient prisonnier du rôle que lui attribue cette société fermée. Personne ne semble véritablement libre, pas même ceux qui dirigent. La raffinerie qui domine constamment le paysage fonctionne alors comme une métaphore visuelle d’un système qui transforme les individus en ressources exploitables, jusqu’à faire de la violence une norme collective. Cette tension permanente nourrit un climat d’inéluctabilité où chaque décision paraît rapprocher un peu plus les protagonistes d’une tragédie annoncée.

Une relecture mythologique et psychanalytique, la Femme danger de l’Homme

Le film ne reprend pas uniquement le mythe de la Gorgone, il en déplace profondément la signification. Dans la tradition antique, Méduse pétrifie celui qui ose soutenir son regard. En psychanalyse, Sigmund Freud y voyait la matérialisation d’une angoisse inconsciente, tandis que Carl Gustav Jung faisait de cette figure l’incarnation de l’Ombre, cette part de nous-mêmes que nous refusons d’affronter. Gorgona mobilise cette symbolique sans jamais l’illustrer littéralement. Maria et Eleni deviennent moins des monstres que des présences capables de révéler les peurs enfouies des hommes qui les entourent. Leur simple existence semble suffire à déstabiliser un ordre établi qui ne supporte plus ce qu’il ne contrôle pas.

Le regard occupe alors une fonction centrale. Comme Persée qui ne peut affronter Méduse qu’à travers le reflet de son bouclier, les personnages masculins paraissent incapables de regarder ces femmes autrement qu’à travers leurs propres fantasmes, leur désir de domination ou leur peur de perdre leur statut. Le danger ne provient donc pas des héroïnes elles-mêmes, mais de ce qu’elles renvoient à ceux qui les observent. Elles incarnent cette altérité radicale qui échappe à l’appropriation et rappelle les limites du pouvoir masculin.

Cette lecture trouve un prolongement dans une autre figure mythique de la chanson française, Belle de Notre-Dame de Paris et sa malédiction : « Et l’homme qui détournerait son regard d’elle, sous peine d’être changé en statue de sel. » Là où Méduse condamne celui qui la fixe, Esméralda condamne celui qui refuse de regarder. Pourtant, cette capacité n’est qu’un pouvoir que lui confèrent les hommes pétrifiés par la peur, tourmentés par les conséquences liées au désir et aux pulsions réprimées.

UFO Distribution


Les différents récits expriment finalement une même vérité psychique. Regarder l’autre implique toujours une confrontation avec soi-même. Refuser ce face-à-face, ou s’y abandonner sans recul, conduit à une forme d’immobilité intérieure. C’est dans ce sens que le film transforme ainsi la Gorgone en figure ambivalente. De nos jours, elle peut être comprise comme la femme inaccessible, non parce qu’elle serait intrinsèquement supérieure à l’homme, mais parce qu’elle demeure insaisissable, autonome et irréductible aux catégories dans lesquelles le pouvoir tente de l’enfermer. Comme dans la mythologie, cette puissance apparaît autant comme une protection que comme une solitude, faisant de Maria et d’Eleni des figures fascinantes autant que tragiques.

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Note : 3.5 sur 5.

22 juillet 2026 en salle | 1h 36min | Action, Drame, Science Fiction
De Evi Kalogiropoulou | 
Par Evi Kalogiropoulou, Louise Groult
Avec Melissanthi Mahut, Aurora Marion, Christos Loulis


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