Les Éléphants dans la brume, une communauté rejetée dont on réclame pourtant les bénédictions

Avec Les Éléphants dans la brume, Abinash Bikram Shah mêle thriller et chronique sociale autour d’une communauté Kinnar, entre désir, filiation et exclusion.

Dans un village du sud du Népal, Pirati (Puspa Thing Lama), l’une des mères d’une communauté Kinnar, partage son existence entre les responsabilités envers ses filles et une relation amoureuse qu’elle doit cacher. Elle envisage pourtant de partir avec Joon (Sahab Din Miya), espérant ailleurs une vie où aimer ne constituerait plus une transgression. Lorsqu’Apsara (Aliz Ghimire), l’une de ses filles, disparaît, ce projet vacille. La recherche de la jeune femme entraîne Pirati hors du cadre protecteur de sa famille choisie et confronte chacun aux règles d’une société qui tolère certaines identités sans véritablement leur accorder une place.

Un cheminement entre le genre et la société

Un film étrange comme ces mystérieux éléphants que l’on craint autant que l’on vénère. Un monde où l’on rejette celui qu’on accepte sous conditions. Ici se place un paradoxe : ces personnes transgenres, parfois travesties, font vœu de chasteté au nom d’une tradition spirituelle, mais le monde extérieur les traite de putes. Abinash Bikram Shah ne cherche pourtant jamais l’exotisme. À travers Pirati, incarnée par Puspa Thing Lama, il filme une femme tiraillée entre cette famille choisie qui l’a sauvée et son désir d’aimer librement. Partir, c’est abandonner son foyer ; rester, sacrifier une part d’elle-même. Le rejet devient alors plus pervers : la société les marginalise tout en réclamant leurs bénédictions

On parle parfois d’un « troisième sexe », comme si l’être humain devait nécessairement entrer dans une catégorie pour avoir le droit d’exister. Peut-être faudrait-il surtout cesser de stigmatiser ceux qui se sentent mal dans le genre qui leur a été assigné et leur laisser simplement le droit de vivre. Le regard reste ici forcément ethnocentré : nos catégories occidentales de transidentité ne peuvent résumer une communauté Kinnar possédant ses propres rituels, hiérarchies et une identité collective qui dépasse les trajectoires individuelles. Abinash Bikram Shah montre justement cette contradiction sans transformer ces femmes en objets d’étude. Marginalisées au quotidien, elles deviennent pourtant indispensables lorsqu’on attend d’elles bénédiction, fortune ou protection. Les Éléphants dans la brume pose ainsi une question finalement assez simple : pourquoi faut-il comprendre l’identité de quelqu’un avant d’accepter son existence ?

Ce qui fonctionne pas avec le protagoniste qui va retourner chez sa mère biologique est qu’il exige une existence impossible, il veut la modernité et un statut presque occidental pour sa condition de genre. Le conflit devient alors moins celui d’un retour aux sources que celui d’une incompatibilité entre deux constructions sociales. Il voudrait appartenir à ce monde sans en accepter les règles, comme si le lien biologique devait naturellement abolir les contraintes culturelles. C’est humain, certes, mais parfois difficile à suivre tant son désir semble ignorer la réalité de celle qu’il vient retrouver.

Le film devient plus troublant lorsqu’il cesse d’opposer simplement une société intolérante à une communauté protectrice. La famille choisie offre un cadre, une filiation et une solidarité à celles que la famille biologique ou l’ordre social ont rejetées, cependant elle produit à son tour ses normes. Le vœu de chasteté en est la manifestation la plus intime : pour appartenir pleinement au groupe, le désir individuel doit se soumettre au collectif. Pirati se retrouve ainsi devant deux systèmes qui lui reconnaissent une place à condition qu’elle accepte d’en payer le prix. À Thori, la proximité rend en outre presque impossible la séparation entre identité publique et vie privée, tandis que l’ailleurs urbain ouvre paradoxalement la possibilité de disparaître dans l’anonymat.

Groupe de personnes marchant devant un bâtiment, avec des femmes au premier plan.
Les Éléphants dans la brume: Deepika Yadav, Pushpa Thing Lama, Jasmin Bishwokarma © Underground Talkies Nepal _ Les Valseurs

Quand être soi n’est pas possible

Ce qui frappe dans Les Éléphants dans la brume, c’est que personne ne semble véritablement disposer de son identité. Elle est négociée avec la famille, la communauté, la religion, le village et finalement avec ceux qui possèdent le pouvoir de reconnaître ou d’exclure. Les Kinnar ont leurs propres rituels, leurs hiérarchies et une identité collective forte, parallèlement à leurs identités individuelles. Cette structure protège, mais elle demande aussi de se conformer. L’appartenance n’est donc jamais totalement gratuite.

Chaque choix permettant de préserver une partie de son existence en détruit une autre.

Pirati concentre cette tension sans pouvoir la résoudre proprement. Son amour n’est pas uniquement une affaire privée puisqu’il menace la fonction qu’elle occupe auprès des autres femmes. À l’inverse, rester auprès d’elles implique de renoncer à ce qui relève précisément de son individualité. La psychologie du personnage se construit dans cette double contrainte : chaque choix permettant de préserver une partie de son existence en détruit une autre. Le spectateur n’observe plus seulement une minorité confrontée au rejet, il découvre une mécanique beaucoup plus inconfortable, celle des appartenances qui sauvent autant qu’elles enferment.

La disparition d’Apsara déplace encore cette question. Elle oblige Pirati à redevenir mère au moment même où elle envisageait de privilégier sa propre vie, et transforme une aspiration personnelle en problème moral. Impossible alors de réduire son départ à une émancipation évidente. La liberté possède ici un coût humain, celui de ceux qu’on laisse derrière soi.

Reste une question que le film laisse volontairement inconfortable : que deviennent ces identités lorsque les générations suivantes réclament simultanément l’héritage Kinnar et davantage d’autonomie individuelle ? La confrontation entre filiation biologique, famille choisie et nouvelles représentations du genre risque moins de supprimer les anciennes normes que d’en créer de nouvelles. C’est probablement dans cet espace, encore instable, que se jouera la suite.

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Note : 3.5 sur 5.

23 septembre 2026 en salle | 1h 47min | Comédie dramatique
De Abinash Bikram Shah | Par Abinash Bikram Shah
Avec Pushpa Thing Lama, Deepika Yadav, Jasmin Bishwokarma
Titre original Elephants in the Fog


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