Avec La Rengaine, FRANCK transforme les souvenirs qui reviennent en paysage mélancolique, comme l’ouverture grisâtre d’un vieux film.
Quand le souvenir devient une rengaine
Entre récit parlé-chanté et chanson française, La Rengaine avance sans refrain, comme si revenir au même point ne nécessitait justement plus de répétition formelle. FRANCK installe une chambre, quelques souvenirs amoureux et cette grisaille particulière des jours qui se ressemblent. Guitare et cordes accompagnent une mémoire qui s’accroche, tandis que le temps présente doucement l’addition.
FRANCK est auteur-compositeur-interprète, dans un univers situé entre chanson française et imaginaire cinématographique. Il privilégie les mots, les mélodies et des arrangements épurés. Pour ce single, Manuel Montero assure les guitares, Stefan Krznaric les cordes, tandis que Mick Morrison signe le mixage. L’artiste a également obtenu le 2ᵉ prix d’un concours d’auteurs-compositeurs-interprètes présidé par Jacques Veneruso.
La chanson parle de ce qui revient lorsque le présent ne suffit plus tout à fait à occuper l’espace : des amours dont les contours s’effacent, une promenade sur les bords de Seine, des lèvres qui se souviennent encore et des fins de semaine qui reproduisent le même cycle. La rengaine devient autant celle de la mémoire que celle d’une vie quotidienne désormais solitaire, où continuer son chemin n’empêche jamais vraiment le passé de reprendre sa place.
Du décor grisâtre au gros plan sur l’intime
La chanson est une invitation à la contemplation, avec une profondeur mélancolique. La production rappelle un peu VICKI VALE le side project du chanteur du groupe AqME. Les violons, la guitare. Et cette mélancolie, qui colle à la peau. Quant au choix du titre, il annonce beaucoup, « La Rengaine » ; un mot qui nous ramène à une autre époque, mais aussi à un sentiment étrange. Ineffable.
Même Verlaine semble à la peine. Il reste les mots lorsque la présence a disparu, et cette contradiction donne au morceau sa mélancolie la plus tenace.
Et ce mot ancien n’est justement pas un simple habillage rétro. La rengaine désigne ce qui revient, parfois jusqu’à l’usure, et FRANCK en fait une mécanique de la mémoire : les images affectives ne ressurgissent pas comme de beaux souvenirs parfaitement conservés, elles arrivent par fragments. La balade sur les bords de Seine, les anciennes amours, les soirées qui recommencent. Cette discontinuité donne au passé quelque chose de presque involontaire, comme ces réminiscences qui surgissent moins parce qu’on décide de se souvenir que parce qu’un présent trop vide leur laisse toute la place. Lire Verlaine pour maintenir le cœur en haleine devient alors une image assez cruelle : la poésie nourrit encore l’affect, certes, mais elle ne répare rien. Même Verlaine semble à la peine. Il reste les mots lorsque la présence a disparu, et cette contradiction donne au morceau sa mélancolie la plus tenace.
La construction possède surtout quelque chose d’une ouverture de film. Avant de connaître véritablement l’individu, on pourrait presque voir le cadre : une chambre, une lumière grise, une atmosphère où le présent paraît déjà contaminé par la nostalgie. Puis la focale se resserre. Le personnage apparaît avec sa dégaine et les traces d’un ancien « bel âtre », avant que la caméra imaginaire n’abandonne progressivement son apparence pour entrer dans sa mémoire. Ce passage du plan d’ensemble au gros plan émotionnel est important, car le décor grisâtre ne sert plus seulement à fabriquer une esthétique mélancolique : il devient l’extériorisation d’un état psychique.
Plus les souvenirs remontent, plus le présent paraît dépeuplé. Et derrière cette nostalgie se dessine une question plus rude, celle du temps et des choix accumulés. Les êtres autrefois aimés sont devenus presque introuvables, tandis que celui qui reste continue d’avancer avec ce que sa propre trajectoire lui a laissé. Le temps ne condamne personne, il présente simplement la note. Dès lors, « rengainer » prend une ambiguïté intéressante : remettre le souvenir à sa place permet de continuer, tout en sachant parfaitement qu’il reviendra.
Quand le présent ne colle pas au passé
Parfois, on vit dans le passé parce que le présent ne ressemble pas à ce qu’on avait idéalisé du futur. C’est peut-être là que la mélancolie devient plus pernicieuse : elle ne naît plus seulement de ce qui a été perdu, mais de la comparaison permanente entre la vie réelle et celle que l’on pensait devoir vivre. La nostalgie opère alors une sélection assez redoutable, elle polit les souvenirs, atténue leurs contours et transforme certaines périodes révolues en refuges presque trop confortables.
Il y a quelque chose de profondément humain, et presque cruel, dans cette distorsion temporelle : souffrir simultanément de ce qui n’est plus et de ce qui n’a jamais été.
Mais, voilà, le problème n’est pas de regarder derrière soi, tout le monde le fait, mais de commencer à y habiter. Dès lors, le présent paraît mécaniquement plus terne, puisqu’il doit rivaliser avec un passé reconstruit par la mémoire et un futur autrefois fantasmé qui n’a jamais véritablement existé. Il y a quelque chose de profondément humain, et presque cruel, dans cette distorsion temporelle : souffrir simultanément de ce qui n’est plus et de ce qui n’a jamais été. La mélancolie et la nostalgie deviennent alors des ennemies intimes, qui bouffent progressivement la capacité d’avancer dans le monde réel, non parce qu’elles empêchent tout mouvement, mais parce qu’elles donnent constamment envie d’être ailleurs dans le temps.
Au fond, La Rengaine raconte peut-être quelque chose d’assez simple et terriblement humain : on passe une partie de sa vie à imaginer demain, puis quelques années plus tard à regretter hier. Entre les deux ? Il faudrait normalement penser à vivre, détail manifestement facultatif dans le cahier des charges de l’existence… FRANCK ne cherche pourtant ni la grande révélation, ni la guérison miraculeuse en trois couplets. Il laisse son personnage avec ses souvenirs, ses fantômes et cette mélancolie tenace qui finit presque par devenir une vieille connaissance. Les cordes accompagnent ce drôle d’inventaire sans l’écraser. Et lorsque la dernière image disparaît, quelque chose reste : cette impression légèrement inconfortable d’avoir regardé un vieux film et d’y avoir reconnu, au détour d’un plan, quelques morceaux de sa propre vie. Actuellement, le plus tragique est qu’avec les IA et la technologie, on nous vend l’immortalité des gens perdus. On reconstruit des souvenirs, des moments qui n’existent plus ou qui n’ont jamais existé. Le plus tragique est de vivre au passé et voir défiler les années, sans pouvoir réellement les vivre. Devenir acteur de sa vie nécessite parfois de reprendre le premier rôle, et cesser d’être un figurant spectateur de la réussite des autres.
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