Vicki Vale – Dans une autre vie

Une rupture peut devenir si lointaine qu’elle semble avoir été vécue par quelqu’un d’autre. Vicki Vale transforme cet éloignement en mélancolie douce, presque funèbre.

Vicki Vale est un projet français né autour de Thomas Thirrion d’AqME, Yann Heurtaux de Mass Hysteria et Nick Mac Roberts, avec Olivier Coursier à la production et aux arrangements. Leur album La vie après l’amour, paru en 2008 chez AT(h)OME, déplace ces musiciens loin de la violence électrique de leurs formations respectives. Thomas Thirrion décrivait d’ailleurs l’écriture comme une « thérapie », un moyen de banaliser les choses lourdes pour parvenir à tourner la page.

Quand une histoire récente appartient déjà à une autre vie

Il existe des histoires dont la fin ne correspond pas vraiment au moment où les sentiments disparaissent. Avec Dans une autre vie, Vicki Vale observe cet intervalle étrange, lorsque les larmes appartiennent encore à un passé récent, tandis que la relation paraît déjà terriblement lointaine. Une chanson de rupture douce, sombre, où l’adieu devient surtout une question de distance intérieure.

Dans une autre vie ne raconte pas seulement une séparation, elle observe la vitesse avec laquelle l’intimité peut devenir étrangère. Les souvenirs ont encore provoqué des larmes récemment, pourtant quelque chose s’est déplacé : l’histoire commune paraît désormais appartenir à une existence antérieure. L’adieu devient nécessaire précisément parce que cette distance est déjà là. Reste une formule moins définitive, presque protectrice : peut-être se retrouver « dans une autre vie ».

Faire son deuil sans parvenir à réduire totalement l’autre au passé

De la douceur, de la mélancolie. Le side project du 1ᵉʳ chanteur historique d’AqME. Un album intimiste qui prend aux tripes. On pleure, on tremble ou simplement on se dit que c’est glauque et taciturne comme proposition. Du spleen brut, de la tristesse et un grain de violons.

Dans une autre vie pousse cette matière émotionnelle vers quelque chose de plus troublant qu’une simple chanson sur l’après-rupture : la relation n’est pas seulement terminée, elle semble progressivement perdre sa proximité psychique. C’est précisément cette distorsion temporelle qui fait mal. Les souvenirs restent accessibles, les émotions qu’ils provoquaient sont encore suffisamment proches pour que les larmes puissent être évoquées, pourtant l’individu regarde déjà cette histoire avec l’impression presque irréelle qu’elle concernait quelqu’un d’autre. La chanson touche ainsi à un mécanisme familier du deuil amoureux : non pas oublier, mais constater que ce qui structurait quotidiennement l’affect devient une mémoire autobiographique parmi d’autres. Il n’y a pas de grande révélation, encore moins de guérison spectaculaire. Le détachement s’est installé silencieusement. Et c’est peut-être cela le plus cruel : découvrir qu’une intimité peut devenir étrangère sans que l’on sache exactement quand elle a cessé d’être familière.

Puisqu’une relation appartient déjà au passé, pourquoi faut-il encore tant d’effort pour la quitter ? Parce que prononcer l’adieu transforme une évolution intérieure en acte.

Cette distance n’empêche pourtant pas l’adieu d’être difficile. Au contraire, les paroles placent les mots de séparation dans une position presque paradoxale : puisqu’une relation appartient déjà au passé, pourquoi faut-il encore tant d’effort pour la quitter ? Parce que prononcer l’adieu transforme une évolution intérieure en acte. Jusqu’ici, le temps pouvait faire son travail sans décision formelle, déplacer les souvenirs, diminuer leur charge affective, installer cette sensation d’avoir vécu plusieurs vies dans une seule existence. Dire que tout est terminé impose soudain une responsabilité, celle d’accepter ce que l’éloignement avait progressivement rendu supportable. La possibilité d’un « à dans une autre vie » introduit alors une ambiguïté particulièrement juste. Ce n’est pas nécessairement l’espoir naïf d’une réunion, plutôt une manière de ne pas convertir l’amour passé en néant pour parvenir à avancer. Vicki Vale évite ainsi le spectaculaire de la rupture pour s’intéresser à son dernier seuil : celui où l’on comprend que tourner la page ne consiste pas à nier ce qui fut vécu, mais à accepter que cette histoire n’organise plus le présent. L’adieu cesse d’être une catastrophe. Il devient un choix, douloureux parce qu’il faut enfin donner une forme définitive à ce que le temps avait déjà commencé à défaire.

Une sensibilité dans les textes qui ont surpris des membres du groupe d’Aqme

Une interview révèle cela : la découverte de La vie après l’amour par les proches de Thomas Thirrion dit beaucoup de la puissance émotionnelle du projet. Charlotte Poiget, alors bassiste d’AqME, racontait avoir entendu Dans une autre vie lors d’un séjour en Suède sans parvenir à aller jusqu’au bout : elle était partie pleurer dans sa chambre. Les tentatives suivantes n’avaient guère été plus glorieuses, chaque nouvelle chanson se terminant par les mêmes larmes. Derrière l’anecdote, assez drôle lorsqu’elle la raconte, se dessine surtout la capacité de Vicki Vale à exposer une mélancolie que les membres d’AqME connaissaient déjà chez leur chanteur, mais sous une forme beaucoup plus nue. Charlotte Poiget estimait ainsi que Thomas Thirrion y faisait passer une émotion encore plus forte que dans AqME, jusqu’à parler d’une véritable osmose entre les musiciens. L’album agit presque à rebours de leur groupe principal : moins de saturation, moins de violence frontale, et pourtant une vulnérabilité qui semble frapper plus directement. Interview à lire.


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