Garance : Jeanne Herry confronte Adèle Exarchopoulos à l’addiction et au manque

Avec Garance, Jeanne Herry plonge Adèle Exarchopoulos dans huit années d’alcool, d’amour et de lutte contre l’addiction.

Garance (Adèle Exarchopoulos) est actrice, travaille beaucoup, aime la fête et trouve dans l’alcool un carburant qui devient peu à peu une nécessité. Entre sa troupe de théâtre, sa famille, de nouvelles amitiés et sa rencontre avec Pauline (Sara Giraudeau), elle traverse huit années où les joies, les ruptures et les angoisses s’accumulent. Son quotidien reste longtemps fonctionnel, malgré les excès, les trous noirs et une consommation devenue envahissante. Jusqu’au moment où le corps ne négocie plus et où continuer à boire signifie désormais risquer de mourir.

L’addiction, le combat de Garance

Une prestation sans cesse sur le fil du rasoir. Adèle Exarchopoulos incarne avec justesse la douleur, la crise et le manque. Puis tombe cette question : « Voulez-vous vivre ? » qui se martèle, car quand le corps lâche, il ne reste plus beaucoup de temps. Et c’est ce combat étrange contre l’addiction que Jeanne Herry filme avec sincérité. Quand on travaille sur ses addictions, le pire ennemi est l’ennui et ce temps libre qui se dégage. Et c’est cela que Garance dévoile de manière quasi-naturaliste.

L’alcool n’arrive pourtant pas immédiatement comme un corps étranger. Garance travaille, court, aide, aime, sort, tient debout. Elle demeure fonctionnelle pour que la dépendance puisse se confondre avec son tempérament et son mode de vie. Le verre agit d’abord comme une récompense, un temps de décompression après l’effort, avant que le circuit de la récompense ne transforme le soulagement en nécessité. Le piège est là : ce qui apaise à court terme participe au dérèglement qui réclamera ensuite d’être apaisé. Le spectateur n’assiste pas à une chute brutale, mais à l’installation d’une boucle comportementale que Garance masque longtemps.

L’amour ne guérit rien à lui seul. Le sevrage oblige Garance à réapprendre le temps, le vide, l’ennui, mais également une existence dans laquelle chaque émotion ne peut plus recevoir sa réponse chimique.

Cette mécanique contamine aussi le rapport aux autres. Pauline peut aimer Garance, l’accompagner, supporter ses excès, elle ne peut pas se substituer à son désir de vivre. L’addiction introduit un tiers dans le couple, déplace les limites et isole paradoxalement Garance alors qu’elle est constamment entourée. Les trous noirs, les retards, les chutes ou les oublis cessent progressivement d’être des accidents périphériques. Ils deviennent les symptômes d’un quotidien organisé autour du produit. C’est là que le film est le plus dur : l’amour ne guérit rien à lui seul. Le sevrage oblige Garance à réapprendre le temps, le vide, l’ennui, mais également une existence dans laquelle chaque émotion ne peut plus recevoir sa réponse chimique.

Deux femmes se faisant face, l'une avec les cheveux attachés et portant un haut décontracté, l'autre avec une coupe de cheveux courte et une veste en cuir, dans une pièce au décor simple.
Garance : Photo Adèle Exarchopoulos © 2026 Trésor Films – Chi-Fou-Mi Productions – Studiocanal – France 3 Cinéma – Artémis Productions

Une réalisatrice au plus près du réel après Pupille et Je verrai toujours vos visages, elle parle de l’addiction

On dit que l’alcool est festif, ne pas boire en soirée revient à être une personne ennuyeuse… Mais à partir de quand peut-on dire que le festif est condamnable ? Avec ce film, la réalisatrice sonde cette frontière sociale, celle où une pratique valorisée par le groupe devient une conduite qui détruit l’individu sans immédiatement l’en exclure. Après Pupille et Je verrai toujours vos visages, Jeanne Herry retrouve cette attention au réel, mais l’addiction déplace le problème vers l’intime : il n’existe pas de rupture nette entre boire avec les autres, boire pour se détendre et boire parce que ne plus boire devient insupportable.

La fête offre un camouflage collectif : tant que chacun boit, repérer celui qui ne peut plus s’arrêter devient moins évident.

Le film rend cette progression inquiétante parce qu’elle demeure longtemps compatible avec une vie ordinaire. Garance travaille, monte sur scène et continue d’être celle sur laquelle les autres peuvent compter. L’alcoolisme fonctionnel brouille les signes d’alerte. Socialement, elle reste intégrée ; la dépendance gagne du terrain. La fête offre un camouflage collectif : tant que chacun boit, repérer celui qui ne peut plus s’arrêter devient moins évident. Le spectateur reste dans cette zone d’inconfort, sans alcoolisme spectaculaire qui établirait une frontière rassurante entre « elle » et « nous ».

La relation avec Pauline accentue ce déplacement. L’amour apporte un espace stable, sans neutraliser la dépendance. Le couple ne devient jamais une cure sentimentale. Pauline peut accueillir, patienter, poser des limites, tandis que Garance affronte une logique plus primitive : consommer pour obtenir l’apaisement que la consommation contribue à rendre nécessaire. Le réel surgit finalement par le corps. Quand celui-ci menace de céder, il ne s’agit plus de savoir si Garance fait trop la fête, mais si elle peut encore choisir de ne pas boire pour espérer pouvoir vivre encore un peu.

Une personne addicte finit par organiser une partie, voire toute son existence autour de l’objet de son addiction, jusqu’à anticiper sa disponibilité, son absence et surtout les manifestations du manque. Le paradoxe devient alors vertigineux : le dépendant boit alors même que l’alcool menace directement sa survie, parce que l’arrêt est lui aussi vécu comme une menace. La peur ne porte plus seulement sur la mort, mais sur ce qui arriverait avant elle. La crainte du manque conditionne totalement le quotidien. On tremble de peur à l’idée de la manifestation du manque : la douleur, l’angoisse, le corps qui réclame. La perception du danger se tord progressivement ; continuer à consommer rassure dans l’immédiat tandis que ne plus consommer devient effrayant, quand bien même cette consommation conduit à la mort. Le film touche ici quelque chose de particulièrement brutal dans l’addiction, cette capacité du produit à devenir simultanément ce dont Garance pense avoir besoin pour tenir et ce qui, désormais, l’empêche précisément de continuer à vivre.

Une femme souriante avec un chandail noir à paillettes, assise dans un café, se tourne vers la caméra.
Garance : Photo Adèle Exarchopoulos © 2026 Trésor Films – Chi-Fou-Mi Productions – Studiocanal – France 3 Cinéma – Artémis Productions

Vivre après l’urgence médicale ouvre ainsi un autre temps : celui où ne plus boire doit devenir une vie, et pas seulement une interdiction.

La suite se joue moins dans l’arrêt du verre que dans la durée. Le point à observer est ce que devient une sobriété lorsqu’elle doit cohabiter avec le travail, les fêtes, le couple et les habitudes d’un monde où l’alcool reste disponible. L’abstinence n’efface ni les situations associées au produit ni la nécessité de reconstruire des limites. Pour Garance, vivre après l’urgence médicale ouvre ainsi un autre temps : celui où ne plus boire doit devenir une vie, et pas seulement une interdiction. On apprend à se coucher tôt, à éviter d’aller à des lieux de tentation. On finit par percevoir l’ennui et le vide des soirées festives. Pour certains, l’alcool est consommé pour occuper un temps vide d’enrichissement social. Se construit alors un schisme social entre les amis et les potes de beuverie. Et même si la réalisatrice ne met pas réellement les mots sur cette cassure sociale, on perçoit dans son héroïne cette forme de mélancolie existentielle.

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Note : 5 sur 5.

23 septembre 2026 en salle | 1h 55min | Drame
De Jeanne Herry | 
Par Jeanne Herry
Avec Adèle Exarchopoulos, Sara Giraudeau, Sarajeanne Drillaud


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