Mémoire de fille, les mots d’Annie Ernaux en image.

Avec Mémoire de fille, Judith Godrèche adapte Annie Ernaux et filme moins le souvenir d’une première expérience sexuelle que l’onde de choc laissée dans une existence.

En 2016, Annie Ernaux (Valérie Dréville) revient à Rouen pour une signature. Un vertige fait ressurgir l’été 1958. À 17 ans et demi, Annie (Tess Barthélemy) quitte pour la première fois le cocon familial afin de devenir monitrice dans une colonie de vacances. Elle rêve de liberté, de rencontres et d’une vie presque romanesque, mais découvre un groupe dont elle maîtrise mal les codes. Sa rencontre avec H (Victor Bonnel), moniteur-chef qui exerce une autorité réelle sur les autres, conduit à une première relation sexuelle violente. Un événement dont les conséquences vont progressivement contaminer son rapport au corps, aux autres et à elle-même.

La difficulté de mettre des mots sur des maux

Mémoire de fille travaille une difficulté psychique particulière : comment nommer, plusieurs années après, un événement qui n’a pas nécessairement été identifié comme une violence au moment où il a été vécu ? La mémoire ne fonctionne pas ici comme une archive parfaitement ordonnée. Elle revient par le corps, les images, les sensations, puis rencontre progressivement les mots. L’onde de choc s’étend d’ailleurs au reste de l’existence d’Annie, à son rapport aux autres, à son propre corps et à l’image qu’elle possède d’elle-même.

Effroyable, bouleversant et tristement beau. On montre la vie des « filles » ce terme qui, volontairement, vient minimiser la catégorie entre femme et homme. Pourtant à l’écran on voit un jeune homme, quelqu’un ayant plus de 18 ans avoir des rapports sexuels avec une jeune fille de 17 ans « et demi ». Ce fameux terme « et demi » que les enfants utilisent pour se grandir, pour donner de l’importance à leur ascension vers l’année suivante. Ce simple mot qui fait sourire tout le monde, car ils sont face à une jeune fille, qui pense savoir beaucoup de choses, mais n’a encore rien vécu. Elle idéalise les personnes de la ville, la belle société, comme beaucoup de personnes n’ayant jamais mis les pieds en dehors du monde rural.

Le mot viol est rarement utilisé par l’autrice elle-même*, mais avec notre regard critique de citoyen occidental de 2026 : voir quelqu’un dans un état de sidération, même si elle a d’abord montré une certaine curiosité pour un garçon, n’établit pas le consentement. Comme le montre si bien le spot britannique, le consentement peut-être comparé au thé ; on peut en vouloir un peu à 10h, mais plus du tout à 10H25, ce n’est pas pour cette raison qu’on peut forcer à en boire à 10h26. Cette notion explique aussi la fameuse nuance entre avoir de l’admiration, de la curiosité et avoir envie de, qui est l’ordre du désir. On peut avoir de la curiosité pour une idée sombre, mais pas pour autant envie de la réaliser. Quelqu’un peut aimer voir des scènes de torture au cinéma, mais n’a pas envie de subir une torture.

Et la réalisation du film de Judith Godrèche dévoile ce glissement entre la jeune fille qui regarde avec curiosité un jeune homme, mais qui se retrouve glissée dans sa chambre. Elle ne dit pas non, elle ne veut pas être mal jugée par les autres puisqu’elle est la petite nouvelle, la plus jeune. Le film parle même de rituel de passage. Tout comme le film How To Have Sex qui évoque la pression sociale à perdre sa virginité avant la fac.

Ce qui se joue dépasse ainsi le seul rapport entre Annie et H. : à son arrivée, la jeune fille ne possède ni l’expérience ni les codes des autres moniteurs, tandis que son désir d’appartenir au groupe demeure extrêmement fort. Le silence devient alors social autant que psychique : mettre immédiatement un mot sur ce qu’elle subit supposerait d’abord de disposer du cadre permettant de penser qu’une expérience présentée par les autres comme presque ordinaire puisse précisément ne pas l’être.

*“Vous avez raison et maintenant j’ai raison de dire viol” ou encore l’interview très intéressante dans lapresse.ca. (voir notre article)

Femme allongée sur un oreiller fleuri, regardant au loin, dans une pièce aux murs bleu clair.
Mémoire d’une fille © Windy Production – Moana Films

L’admiration et la fascination reçues par un tiers ne valent pas consentement

Le film touche ici à une confusion toujours actuelle : être regardé, admiré ou désiré ne crée aucune dette sexuelle. Inversement, manifester de l’intérêt pour quelqu’un ne constitue pas un consentement permanent. Chez Annie, cette confusion est renforcée par une asymétrie de position : H n’est pas simplement un garçon rencontré pendant l’été, il est le moniteur-chef, celui autour duquel s’organise une partie de la hiérarchie sociale de la colonie. C’est « celui qui fait la loi », tandis que le groupe participe à cette recherche de validation auprès des individus les plus puissants.

Nous avons une jeune fille qui va sublimer ce moniteur-chef (ayant un ascendant sur elle, rappelons le), qui est connu pour aimer les petites nouvelles et encore plus si elles sont vierges. Le plus troublant est que ces mâles dominants passent leur vie à se mettre en avant et à sortir des choses pour réduire la femme à une conditions inférieures. Il dit explicitement avoir déjà une fiancée et tomber amoureux des filles qu’il déflore. Son comportement d’une autre époque sonne un peu paradoxal avec l’évolution de la société :
un homme fréquentant beaucoup de femmes, décidant au gré du vent avec qui il va coucher, mais à contrario, il interdit à ces mêmes femmes de fréquenter quelqu’un d’autre. Pourtant, cela parait étrange, mais nous avons encore de nos jours un regard très critique sur la sexualité des femmes vis-à-vis à celle des hommes. L’exemple : si elle couche avec beaucoup d’hommes, elle est une salope. Si c’est l’homme qui couche avec beaucoup de femmes, c’est un Don Juan.

Cette asymétrie permet surtout de comprendre pourquoi la question du consentement ne peut pas être réduite à rechercher mécaniquement un « non ». Annie veut être intégrée, elle observe ceux qui possèdent les codes et se retrouve face à celui qui concentre précisément autorité, désirabilité et pouvoir symbolique. La violence classiste exercée par certaines filles ajoute une autre contrainte : être rejetée par H risque aussi de signifier perdre une place dans le groupe. L’emprise ne nécessite alors pas une domination spectaculaire. Elle peut se construire dans l’écart d’âge, de statut, d’expérience et dans la peur très adolescente d’être celle qui ne sait pas.

Le déni protège momentanément d’une réalité psychiquement beaucoup plus coûteuse, celle d’avoir subi un rapport sexuel sans l’avoir réellement désiré.

Parfois on s’invente une histoire pour nier le pire.

En soi, Mémoire de fille, résume bien des choses difficiles. Comme consentement face au regard des autres. L’héroïne vit une histoire où elle y insère ce qu’elle veut reconnaitre d’une relation à deux. Certains y verront de l’érotomanie, lorsqu’elle décide de suivre H, persuadée qu’il y a une vraie histoire entre elle et lui. ? Mais ce serait alors attribuer à l’histoire ce qui n’est pas.

Cette conviction amoureuse peut aussi se lire comme une construction défensive : si H l’aime, alors ce qui s’est passé dans cette chambre peut encore être intégré à une histoire d’amour plutôt qu’être reconnu comme un acte non consenti. Annie donne ainsi une continuité sentimentale à une relation qui, dans les faits, n’en possède pas vraiment. Le déni protège momentanément d’une réalité psychiquement beaucoup plus coûteuse, celle d’avoir subi un rapport sexuel sans l’avoir réellement désiré. La poursuite de H devient alors moins la preuve d’une érotomanie que la tentative de maintenir vivant un récit amoureux capable de rendre supportable ce qui ne l’est pas.

Une réalisation qui refuse de sublimer ou d’esthétiser l’acte du viol

Les séquences sexuelles refusent précisément le déplacement traditionnel du regard vers celui qui possède, conquiert ou désire. H envahit d’abord physiquement l’espace d’Annie lors de la surprise-party, puis la scène dans la chambre demeure attachée à ce qu’elle perçoit. Nous sommes du point de vue de la victime, jamais de celui du violeur, mais pas davantage dans celui d’un réalisateur qui regarderait la scène de l’extérieur et pourrait, par le cadre, transformer la violence en objet esthétique. Le corps féminin n’est pas transformé en spectacle érotique : la violence passe principalement par le visage, le regard et la sidération d’Annie. Le spectateur n’est donc pas placé devant l’événement comme observateur confortable, il demeure enfermé dans une perception dont les possibilités de fuite semblent progressivement disparaître.

Judith Godrèche propose de créer une opposition entre la mélancolie sublimée pour en faire des séquences presque poétiques et les scènes crues, voire glaciales, des séquences dans la chambre. On montre deux oppositions stylistiques comme pour créer une rupture. On ne dit jamais le mot viol, on ne demande jamais à l’héroïne si elle va bien, peut-être uniquement le médecin qui voit bien qu’une chose terrible est arrivée à sa patiente. C’est sûrement ça le plus effroyable : ce drame de la vie d’une jeune femme est transformé en rituel, en expérience normale. Puisque la société elle-même considérait la sexualité comme un domaine régi par les hommes, mais 58 n’est qu’à dix années de 68.

Ce refus d’esthétisation produit quelque chose d’assez inconfortable. Le spectateur contemporain possède des mots qu’Annie, elle, ne mobilise pas encore. Il peut identifier la sidération et l’envahissement de son espace tandis que la jeune femme demeure prise dans une expérience qu’elle ne parvient pas immédiatement à qualifier. Le film évite ainsi une reconstruction rétrospective trop confortable où le personnage de 1958 penserait déjà avec les catégories de 2026. Cette distance entre ce que ressent Annie, ce qu’elle peut formuler et ce que nous reconnaissons crée une partie essentielle de la violence du film.

Mémoire d’une fille sort en salle ce mercredi 30 septembre. Quelle sera la réception auprès des générations qui n’ont pas connu les normes sexuelles de 1958. Cette œuvre arrive avec une question dépassant l’adaptation d’Annie Ernaux : quels mots le public contemporain utilisera-t-il pour qualifier ce qu’Annie, pendant longtemps, ne pouvait justement pas nommer ?

Autre lecture:

On vous conseille de lire notre dossier en complément de cet article.
Mémoire de fille, le roman est disponible sur Amazon • Fnac • Cultura

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Note : 5 sur 5.

30 septembre 2026 en salle | 1h 57min | Drame
De Judith Godrèche | Par Judith Godrèche
Avec Tess Barthélemy, Valérie Dréville, Maïwène Barthèlemy


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