Les Yeux verts : Quand l’enfance se réfugie dans les rêves face à la violence de l’expulsion

Les Yeux verts de Fanny Liatard et Jérémy Trouilh mêle poésie et réalité sociale autour d’une pathologie méconnue touchant les enfants réfugiés.

Chaya (Douae Butarbuch M’Zaouki), 11 ans, vit dans les Landes avec son père et son grand frère Nour (Sayyid El Alami). La famille, réfugiée irakienne, tente de se reconstruire après un parcours marqué par les traumatismes. L’annonce du rejet de leur demande d’asile bouleverse leur quotidien. Nour sombre progressivement dans un sommeil profond, un état mystérieux dont personne ne semble pouvoir le sortir. Refusant de perdre son frère, Chaya décide de le retrouver à travers ses rêves. Une quête qui la conduit entre réalité et imaginaire, au cœur d’une forêt où les souvenirs du passé refont surface.

Entre poésie et réalité sociale

On se laisse prendre par la beauté des images, l’idée que ces personnes souffrant de cette pathologie d’effondrement s’en vont dans un autre monde. L’amour de cette jeune fille pour son grand frère est beau, mais derrière cette poésie se cache une cruelle vérité : des familles arrivent en France, s’adaptent et s’intègrent, mais un jour la justice peut décider qu’elles n’ont plus rien à faire ici.

La forêt des Landes devient un refuge, presque un paradis dans lequel les enfants peuvent encore croire à un avenir. La photographie joue sur cette beauté naturelle, les couleurs, les espaces immenses et cette impression de liberté qui contraste avec leur situation administrative. Chaya continue de vivre, d’apprendre le français, de construire des liens, tandis que son frère semble progressivement renoncer à cette existence qu’il pensait enfin stable. Une différence qui raconte aussi la manière dont chacun affronte un traumatisme, selon son âge, ses souvenirs et sa capacité à se projeter.

Le passage entre les rêves et la réalité devient de plus en plus troublant. L’eau noire, les souvenirs du naufrage et les paysages engloutis donnent une dimension presque physique à cette souffrance psychologique. Le spectateur finit par perdre ses repères, comme Chaya qui cherche désespérément une issue. Cette poésie possède quelque chose d’angoissant, car derrière chaque image magnifique subsiste la possibilité d’un nouvel effondrement.

La présence de Marion, l’institutrice, interroge également notre responsabilité collective. Jusqu’où peut-on respecter une décision administrative lorsqu’elle menace directement des enfants ? Le film laisse cette contradiction exister, sans effacer la complexité des choix individuels.

Les Yeux Verts: Sayyid El Alami © Haut et Court

Une pathologie méconnue : le syndrome de résignation

Les premiers cas médiatisés proviennent de Suède et même si, les médias en parlent qu’occasionnellement, il est bien réel. Le syndrome de résignation touche principalement des enfants issus de familles demandeuses d’asile, confrontés à des traumatismes et à la menace d’une expulsion. Identifié dès la fin des années 90, il peut provoquer un retrait progressif du monde extérieur, accompagné d’apathie, de mutisme, puis d’un état proche du coma. Certains enfants doivent être alimentés par sonde pendant plusieurs mois, parfois plusieurs années.

Le cas de Nour permet de comprendre cette forme d’effondrement psychique. Son corps semble répondre à une situation devenue insupportable, alors que toute possibilité de choisir son avenir lui échappe. Cette perte de contrôle renvoie à un mécanisme d’impuissance acquise, sans que celui-ci suffise à expliquer médicalement le syndrome. L’enfant ne possède plus les ressources nécessaires pour affronter une nouvelle rupture, après avoir déjà traversé des événements traumatiques.

La maladie reste encore mystérieuse et ses mécanismes exacts ne font pas consensus. Plusieurs observations établissent néanmoins une association entre l’amélioration de l’état des enfants et la stabilisation de leur situation administrative. Le récit donne ainsi une réalité émotionnelle à une pathologie difficile à représenter, sans prétendre que le rêve constitue une explication médicale.

La dernière séquence conserve une ambiguïté particulièrement intéressante : Chaya ouvre les yeux, mais le spectateur ignore si elle est véritablement sortie de cet univers onirique. Cette incertitude empêche de considérer le réveil comme une guérison définitive. Le traumatisme ne disparaît pas nécessairement lorsque le danger immédiat s’éloigne. Et cette dernière image, pourtant lumineuse, laisse planer un doute sur l’état psychologique de la jeune fille.

______

Note : 4 sur 5.

11 novembre 2026 en salle | Drame
De Fanny Liatard, Jérémy Trouilh | Par Fanny Liatard, Jérémy Trouilh
Avec Anamaria Vartolomei, Sayyid El Alami, Douae Butarbuch Mzaouki


En savoir plus sur Direct-Actu le média de la pop culture et alternative

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Et vous, vous en pensez quoi ?

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Découvrez comment les données de vos commentaires sont traitées.