Avec Melpomène, Charlotte Dauphin trouble la frontière entre folie et lucidité, jusqu’à rendre le réel lui-même suspect.
Trente ans après la mort mystérieuse de sa mère, Marthe (Charlotte Dauphin) revient dans le sud de la France avec une obsession, comprendre ce qui s’est réellement passé. Son enquête la confronte à sa famille, à ses non-dits et au docteur Rozère (Pascal Greggory), psychiatre qui avait diagnostiqué sa mère schizophrène. À mesure qu’elle rassemble les indices, sa perception devient pourtant plus difficile à saisir. Intuitions, souvenirs, sons, rencontres et associations se confondent. Marthe approche-t-elle d’une vérité que les autres refusent de voir, ou construit-elle progressivement sa propre réalité ?
Le titre Melpomène renvoie à la muse grecque de la tragédie. Cette référence évoque le poids du destin, la souffrance humaine et la frontière entre représentation artistique et réalité vécue. Dans le film, ce nom résonne avec la trajectoire de Marthe, confrontée à une histoire familiale marquée par le drame, la mémoire et une quête de vérité qui transforme progressivement sa perception du monde.
Un film traitant parfaitement la frontière flou du normal et du pathologique
Le film ouvre le débat sur la mélancolie et sa fonction dans la création, dans la folie et chez les grands créateurs. On comprend qu’historiquement on confond souvent dans le langage courant la mélancolie avec le spleen ou le cafard.
La mélancolie a été le nom de la dépression, de la folie ou simplement de plusieurs maladies psychiatriques avant qu’on n’en donne un vrai nom. Il y a un long parcours avant qu’on ne nomme chaque chose, et en psychiatrie on constate que la conception de la maladie et du pathologique diffèrent selon les cultures.
Le film dévoile des chiffres et part du principe que la schizophrénie est héréditaire dans 1% des cas. Chaque sujet présente une forme propre à sa personnalité.
Certains sont paranoïaques, anxieux ou déprimé.
Hors crise, ils ont une vie quasi normale. Mais, la société stigmatise la pathologie mentale. Apprendre sa maladie provoque un choc et fréquemment on voit apparaitre une identification de la part des patients aux symptômes et signes. Cela provoque une attitude où ils s’enferment dedans et vont chercher toutes les choses allant dans le sens de la validation du diagnostic. C’est d’ailleurs pour cette raison que beaucoup de psychiatres et psychologues s’entendent à éviter de poser des mots qui enfermeraient le patient. Mais, n’importe qui désire savoir ce qu’il a. On veut définir nos maux et savoir comment définir ce qui est propre à notre personnalité ou propre à la maladie.
Ici, l’héroïne navigue dans une enquête légitime, mais se perd aussi dans ce qui pourrait être un délire. Voir des choses, entendre des choses. Et faire des associations fantasques. Entre délire paranoïaque et besoin curatif d’accéder à la vérité. Il devient assez complexe de définir ce qui est de l’ordre du pathologique ou du normal. Freud parlait de « degrés », pourtant au fond, comment mesurer les choses ? Comme l’explique l’héroïne, tout le monde a des intuitions. Tout le monde est en droit de se poser des questions pour notre sécurité.
C’est l’excès et l’aspect monomaniaque qui tendent à donner ce degré. Néanmoins, si nous sommes réellement dans une conspiration, tout devient étrange, non ? C’est ce glissement entre l’ordre des choses et l’étrange qu’on montre habilement dans ce film. Ce moment où Marthe comprend et voit la réalité. Les troubles de la concentration, la fuite de la pensée. Les personnes ont un comportement qui n’est pas normal : ils lui posent des questions sans cesse et rentrent sans cesse dans sa chambre, bien qu’elle demande à pouvoir dormir.
Melpomène manie avec agilité la réalité et le délire. On ne sait plus ce qui est vrai et ce qui n’est pas. Certains psychiatres aiment dire : « pour eux c’est la réalité », comme pour souligner l’importance de ne pas ignorer le contenu d’un délire. Mais, peut-être que Marthe a raison, elle est peut-être la seule à connaitre une vérité obscure et les autres sont dans un délire collectif ? Saluons au passage la qualité d’interprétation de Charlotte Dauphin, entre vague, obstination et urgence.

La folie, une voie vers la lucidité face aux anomalies du quotidien qu’on accepte par normalisme et effet de groupe ?
C’est probablement là que Melpomène devient le plus inconfortable, parce que le comportement collectif ne constitue jamais une preuve de rationalité. Marthe doute, associe des événements, soupçonne, tandis que son entourage possède en apparence un avantage considérable : il partage une lecture commune du réel. Or, le consensus rassure davantage qu’il ne démontre. Le normalisme pousse justement à considérer comme légitime ce qui est répété, partagé ou socialement validé, y compris lorsque la situation présente des incohérences. Le spectateur se retrouve alors dans une position assez perverse : pour décider si Marthe délire, il doit lui-même déterminer à qui accorder le statut de réalité.
La question devient presque anthropologique. Un groupe produit ses normes, ses évidences et ses comportements acceptables, puis sanctionne celui qui cesse d’y adhérer. Marthe dérange moins parce qu’elle pose des questions que parce qu’elle refuse progressivement les réponses permettant au système de rester cohérent. Face à elle, l’autorité médicale, familiale et sociale fabrique un cadre commun extrêmement puissant. Pourtant, être plusieurs à partager une interprétation ne suffit pas à la rendre vraie. L’effet de groupe peut même neutraliser l’anomalie : lorsqu’un comportement étrange est adopté par tous, celui qui s’en étonne devient paradoxalement l’élément étrange.
C’est ici que la folie peut presque devenir une voie de lucidité, sans être romantisée pour autant. Le soupçon pathologique déforme potentiellement le réel, tandis que le conformisme peut tout autant empêcher de regarder ce qui dérange. Melpomène place le spectateur exactement dans cet interstice. Il voudrait disposer d’un critère stable pour séparer intuition, délire et vérité, pourtant chaque nouvelle certitude fragilise la précédente. La question n’est alors peut-être plus seulement de savoir si Marthe voit ce qui n’existe pas, mais si les autres ont appris à ne plus voir ce qui existe.
Qui possède aujourd’hui la légitimité de définir le réel lorsqu’un individu entre en conflit avec son groupe ? Entre expertise, famille, intuition et expérience subjective, aucune parole n’est totalement neutre. Et si la société doit protéger face à la pathologie, elle doit aussi préserver un espace où contester la norme ne devient pas, en soi, le symptôme qu’il faudrait faire taire.
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30 septembre 2026 en salle | 1h 28min | Drame
De Charlotte Dauphin | Par Charlotte Dauphin
Avec Charlotte Dauphin, Pascal Greggory, Andie MacDowell
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