Avec Le Chant des oliviers, Alex Camilleri fait du retour aux racines un récit tendre où le deuil, la transmission et le désir de partir se répondent.
À Malte, Mar (Michela Farrugia) n’a qu’une idée en tête : vendre les terrains hérités après la mort de sa mère et quitter l’île. Ce règlement successoral l’oblige pourtant à parcourir un territoire qu’elle voudrait déjà laisser derrière elle. Sa rencontre avec Nenu (Nenu Borg), vieux gardien du għana, chant traditionnel maltais fondé notamment sur l’improvisation, déplace progressivement son voyage. Entre terres familiales, rencontres et duels musicaux, ce qui devait permettre à Mar de partir la confronte aux traces de sa famille, à une mémoire collective et, surtout, à sa propre difficulté à trouver une place.
Un film poétique et sensible
Un film tendre et poétique, où les silences et instants dévoile peu à peu la beauté de l’invisible. Le Chant des oliviers avance ainsi sans brusquer son personnage. Le deuil n’est pas traité comme une rupture spectaculaire, plutôt comme une matière psychique encore difficile à saisir, qui revient par fragments, dans les lieux, les rencontres, les silences. Mar voudrait régler une succession et partir, mouvement très concret derrière lequel se dessine progressivement une autre forme de fuite. Les terres héritées deviennent des espaces où le passé familial résiste au désir de coupure. Cette géographie intime fonctionne d’autant mieux que Malte est une île : partir signifie s’extraire d’un groupe, d’une mémoire, parfois d’une identité sociale dont on ne mesure réellement le poids qu’au moment de vouloir s’en débarrasser.
On aime ce rythme doux malgré le sujet. Le duo des deux personnages est intéressant. La direction d’acteur de l’héroïne est impressionnante et son jeu également. On mesure les nuances d’un être souvent à un temps T. Mais on perçoit au fil du film les fêlures, les non-dits, les blessures. L’expression durant l’enterrement est magistrale : « Ma mère savait tout faire pousser sauf…. » Ça s’arrête, mais on devine le « moi ».»
Leur relation évite justement la mécanique du vieux sage chargé de réparer une jeune femme perdue : tous deux cherchent une place, simplement pas au même moment de leur existence.
Cette suspension dit beaucoup parce qu’elle refuse précisément de verbaliser entièrement la blessure. Le spectateur doit compléter le manque, comme Mar tente elle-même de reconstruire un équilibre dans un héritage fait de biens, d’habitudes et de traces laissées par une mère désormais absente. Nenu apporte un contrepoint presque paradoxal. Il appartient à une autre génération, porte une tradition que la jeune femme connaît mal, pourtant leur relation ne repose pas sur une transmission verticale où l’ancien viendrait instruire la jeune. Leur relation évite précisément la mécanique du vieux sage chargé de réparer une jeune femme perdue : tous deux cherchent une place, simplement pas au même moment de leur existence. Le għana devient un langage relationnel, un endroit où l’affrontement, l’humour et l’affection peuvent coexister. Les joutes chantées (spirtu pront) permettent même de dire indirectement ce que la parole ordinaire maintient à distance. La poésie naît beaucoup de cette circulation entre ce qui se chante, ce qui se tait et ce qui demeure impossible à formuler complètement.

Un casting, une ambiance et une vérité sociale
Michela Farrugia est la révélation du film. Son interprétation souligne : émotion, tendresse et l’envie de se battre. Ceux qui reste sont des filles bonnes à marier, celles qui arrivent à partir ont de la force et de la chance.
Cette phrase brutale résume aussi la pression sociale qui traverse Mar. Son désir de départ n’est pas seulement géographique, il engage une possibilité d’émancipation dans un environnement où famille, territoire et attentes collectives restent étroitement imbriqués. Michela Farrugia donne surtout au personnage cette contradiction sans la résoudre artificiellement : vouloir fuir ce qui nous a constitué, tout en découvrant qu’une part de soi continue d’y appartenir. Face à elle, Nenu Borg apporte une présence qui échappe à une interprétation trop fabriquée. Le duo fonctionne dans les écarts d’âge, de rythme et de rapport au pays, puis dans les ressemblances qui apparaissent sous ces différences.
Le film laisse également entrer une Malte moins touristique, travaillée par l’urbanisation, les départs, les retours et la fragilité de certaines pratiques culturelles. Le għana n’est dès lors pas un simple folklore ajouté au récit. Il possède une fonction sociale : on s’y mesure, on y appartient, on transmet une mémoire qui ne passe pas nécessairement par les institutions. À travers Mar, le spectateur découvre progressivement que l’héritage ne se réduit pas aux terres reçues après un décès. Il peut être encombrant, conflictuel, vivant, et surtout impossible à liquider aussi facilement qu’une propriété.
La sortie française permettra de voir le quotidien maltais et son archipel, si peu représenté au cinéma hexagonal. Le għana constitue ici un enjeu particulier : rarement exposée au public français, cette pratique orale devra exister à l’écran sans perdre ce qui fait sa singularité culturelle. Le film arrive avec un premier signal notable, un prix du meilleur scénario obtenu au Festival de Tribeca 2026.
_____
30 septembre 2026 en salle | 1h 48min | Comédie dramatique
De Alex Camilleri | Par Alex Camilleri
Avec Michela Farrugia, Nenu Borg, Michael Azzopardi
Titre original Zejtune
En savoir plus sur Direct-Actu le média de la pop culture et alternative
Subscribe to get the latest posts sent to your email.


