Zoom sur — Moana Zoritsa, la poésie des petits bonheurs invisibles

Moana Zoritsa fait vibrer la langue française dans de courtes vidéos où les mots parlent d’amour, de bonheur et de ces instants que l’on oublie.

Moana Zoritsa pose ses mots près d’un arbre et parle d’amour, de nostalgie et des petits bonheurs invisibles. Portrait d’une comédienne dont la poésie se glisse dans les détails ordinaires.

Il est sublime de noter les inconstances, qui mènent à ces petits bonheurs souvent invisibles, mais qu’on finit un jour par regretter au gré de nos élans de nostalgie. Il y a dans cette phrase quelque chose d’assez fragile, presque une contradiction assumée entre ce que l’on vit sans vraiment le voir et ce que la mémoire, beaucoup plus tard, décide soudain de rendre précieux. Nos existences sont pleines de ces presque rien. Un geste, une présence, quelques minutes dehors, parfois un lieu auquel on ne prêtait aucune importance et qui finit pourtant par devenir une géographie intime. La nostalgie possède cette étrangeté, elle donne une valeur nouvelle à ce que le présent avait laissé passer.

Ces petits bonheurs souvent invisibles

On pourrait passer devant sans s’arrêter. C’est justement peut-être là que réside leur beauté, dans cette absence d’événement, dans ces fragments de quotidien qui n’ont aucune raison objective de devenir des souvenirs et qui pourtant s’installent quelque part. L’existence ne se construit pas uniquement avec ses grandes dates, ses ruptures, ses rencontres décisives ou ses réussites que l’on sait raconter. Elle possède une matière beaucoup plus diffuse.

Je trouve en fait que ressentir de la nostalgie, c’est positif, parce qu’elle révèle la valeur de ce qu’on a pu vivre.— Moana Zoritsa

Des minutes sans importance apparente, un rire dont on ne se souvient même plus de la cause, la lumière d’une fin de journée, une conversation qui n’allait nulle part, ou simplement le fait d’être là avec quelqu’un sans savoir qu’un jour cette présence manquera.

La psychologie de la mémoire autobiographique possède d’ailleurs quelque chose d’assez cruel sur ce point, nous ne conservons pas le réel comme une archive fidèle, nous le reconstruisons. Le souvenir sélectionne, associe, déplace parfois l’intensité émotionnelle. Ce qui semblait quelconque peut alors prendre des années plus tard une densité presque physique, tandis qu’un événement que l’on croyait essentiel s’efface progressivement. La nostalgie travaille précisément dans cet intervalle. Elle ne restitue pas seulement ce qui fut, elle révèle aussi ce que nous n’avions pas compris être en train de vivre.

C’est peut-être pour cela que noter ces inconstances a quelque chose de profondément humain. Non pas tenir une comptabilité obsessionnelle du bonheur, ce serait probablement le meilleur moyen de l’abîmer, mais accepter que la vie avance selon une temporalité imparfaite. Nous comprenons souvent après. Nous aimons parfois après. Nous mesurons la douceur d’une période lorsque celle-ci est déjà devenue inaccessible, avec cette étrange lucidité rétrospective qui transforme un détail en refuge mental.

Il y a aussi dans ces petits bonheurs une résistance discrète à notre époque, où l’expérience semble devoir être immédiatement identifiable, photographiable, racontable, presque validée pour exister. Or certains instants ne produisent rien. Ils ne sont ni spectaculaires ni véritablement partageables. Ils restent minuscules, presque ineffables, et c’est précisément leur absence de fonction qui les rend précieux. On ne savait pas que l’on était heureux parce que l’on n’avait aucune raison de se poser la question.

La nostalgie arrive ensuite, avec ses élans parfois doux, parfois franchement douloureux. Elle ouvre une porte que l’on croyait fermée et nous rend quelques secondes une odeur, une voix, un endroit, l’impression très particulière d’un âge que l’on ne retrouvera pas. Le bonheur devient alors moins un état permanent qu’une constellation de moments épars. On ne les avait pas nécessairement reconnus. La mémoire, elle, finit par les relier.

Moana Zoritsa, des mots près d’un arbre

C’est dans cette temporalité un peu suspendue que les vidéos de Moana Zoritsa trouvent leur singularité. Près d’un arbre, elle revient, s’adosse lorsque l’heure lui convient et parle. Le dispositif pourrait presque sembler trop simple à une époque où chaque image cherche à retenir le regard avant qu’il ne s’échappe. Pourtant, quelque chose s’installe justement grâce à cette économie. L’arbre devient un compagnon silencieux, moins décor que point fixe, tandis que les mots peuvent prendre leur temps. Elle parle d’amour, des petits bonheurs, de ces émotions dont la langue française permet encore de déplacer doucement les contours sans nécessairement vouloir les enfermer.

Cette relation aux mots n’est pas complètement étrangère à son parcours. Moana Zoritsa est comédienne, française d’origine slave, née à Saint-Cloud et elle réside en Ile de France. À 15 ans, elle quitte l’enseignement classique pour rejoindre un cursus de comédie musicale à l’AICOM, où elle se forme de 2016 à 2018. Suivent le Studio Landoulsi entre 2018 et 2019, puis la classe gratuite du Studio Muller de 2019 à 2020. Trois formations, certes, mais surtout une manière assez précoce de ne pas séparer ce qui se passe dans la voix, le mouvement et le jeu. Théâtre et audiovisuel viennent ainsi rencontrer le travail du corps, là où le texte ne suffit plus nécessairement à fabriquer une présence.

On retrouve cette pluralité lorsqu’elle commence à tourner, dans des courts et moyens métrages, puis en 2020 sous les traits de Laura dans Tout Est gris de Philippe Landoulsi. Elle participe également à un premier long-métrage tourné en anglais, langue dans laquelle elle peut jouer autant qu’en français. Pourtant, son parcours ne reste pas enfermé dans le cadre d’une caméra. Le théâtre immersif lui permet depuis plusieurs années d’explorer un rapport beaucoup plus immédiat à l’espace et au public : Eleven, Dr Matthers et Blake Collins dans Stranger Things the Experience au Paris Event Center en 2023, Belle dans La Belle & la Bête (La pièce immersive) en 2024. Puis, elle incarne Solange Papillot dans La véritable histoire de père Noël entre 2024 et 2025. Même lorsqu’elle devient, de 2020 à 2022, doublure costume et image de Lily Collins sur une série de Darren Star, quelque chose revient constamment : le corps doit raconter, parfois avant même que les mots n’arrivent.

Le corps doit raconter, parfois avant même que les mots n’arrivent.

C’est probablement par là que le reste devient plus cohérent. La danse n’est pas simplement une compétence supplémentaire, elle travaille cette même présence à travers le commercial, le rockabilly jive, le cabaret, le rock & roll, la danse en mouvement ou celle pensée pour le clip vidéo. Le fitness, la natation et le surf prolongent autrement ce rapport physique, tandis que le souffle rejoint la voix sur des mélodies pop sur bande ou en s’accompagnant au piano. Des pratiques assez différentes en apparence, qui finissent pourtant par se rejoindre autour du rythme, de l’écoute et de cette manière d’occuper l’espace. Quelque chose que l’on retrouve finalement près de son arbre, lorsque presque tout le dispositif disparaît et qu’il ne reste plus qu’une présence, une voix et quelques mots.

C’est ce qui rend finalement ces vidéos près de l’arbre assez cohérentes avec la comédienne sans qu’elles ressemblent à une démonstration de comédienne. Il n’y a pas besoin de scène, de costume ou de personnage immédiatement identifiable. Le jeu semble presque se retirer pour laisser apparaître autre chose, une diction, une sensibilité aux mots, une manière de laisser une pensée venir puis repartir. L’arbre reste là. Elle revient. Et dans cette répétition discrète se construit peu à peu un rendez-vous, comme certains lieux de notre vie deviennent importants sans que personne n’ait jamais décidé qu’ils le seraient.

Reste maintenant à voir jusqu’où Moana Zoritsa laissera vivre cette forme, entre écriture personnelle et présence de comédienne. L’arbre peut rester ce point fixe autour duquel les mots changent, les saisons passent et une parole se précise. Certaines propositions artistiques commencent ainsi, presque sans annoncer qu’elles commencent. On aime l’idée de l’arbre, un peu comme ce point fixe, avec qui l’on peut déposer un peu de soi, prendre un peu de l’univers. Wong Kar Waï a bien choisi de faire de creux d’un arbre le symbole du secret au sein de 2046 et In The Mood For Love. Laissons maintenant la prose et les mots magnifier avec magie, avant que la poussière du temps recouvre tout.


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