Avec Butterfly Jam, Kantemir Balagov filme la filiation, l’échec social et ce moment inconfortable où un fils commence à voir son père autrement.
Dans le New Jersey, Pyteh (Talha Akdogan), 16 ans, partage son quotidien entre la lutte, où il nourrit de sérieuses ambitions, et le petit restaurant tcherkesse familial menacé de faillite. Son père Azik (Barry Keoghan) vit de combines, d’opportunités et d’une forme de débrouille qu’il semble avoir acceptée depuis longtemps. Lorsque la trajectoire sportive de son fils commence à ouvrir d’autres perspectives, une décision impulsive vient fragiliser leur équilibre. Zalya (Riley Keough), la mère de Pyteh, se retrouve elle aussi prise dans cette famille où l’affection, la fierté et les échecs se disent rarement frontalement.
Parfois être adulte, c’est assumer ses ratages sans dire un mot
On est dans le malaise en voyant ce film. Un homme qui ne désire rien de plus que ce qu’il a, un fils qui va devenir lutteur en national. Il voit tout le monde réussir, mais lui se contente du peu. Il commence à voir sa vie comme une forme d’échec qu’il masque derrière un air détaché. Barry Keoghan est touchant, Riley Keough crève l’écran. Cette réussite du fils agit moins comme une fierté que comme un miroir cruel. Ce qui semblait jusque-là suffire au père devient soudain le signe d’une existence restée sur place. Kantemir Balagov travaille précisément cette masculinité qui peine à reconnaître sa propre vulnérabilité : plutôt que de formuler son sentiment d’échec, l’homme agit, improvise, prend des décisions et cherche à reprendre une forme de contrôle sur une trajectoire qui lui échappe.
Le malaise vient aussi de cette ambiguïté permanente. Il n’est pas simplement un mauvais père ou un éternel opportuniste : il aime son fils, croit parfois réellement agir pour lui, tout en projetant progressivement sur l’adolescent ses propres frustrations. La lutte prend alors une autre dimension. Le fils avance physiquement, socialement, tandis que le père reste enfermé dans une identité dont les contours deviennent de plus en plus étroits. Barry Keoghan donne à cet homme quelque chose de profondément fragile derrière son détachement, sans chercher à le rendre artificiellement sympathique. Face à lui, Riley Keough impose une présence remarquable, plus immédiatement lisible, presque comme un contrepoint à cet homme qui ne sait plus très bien s’il protège ce qu’il possède ou s’il tente désespérément de rattraper ce qu’il pense avoir raté.
Ce film montre finalement comment un père peut tout donner, se contenter du peu, mais paraitre pour un looser aux yeux des autres. Il pose ainsi une question assez brutale : à partir de quand une vie modeste devient-elle une vie ratée ? Le regard extérieur finit par astreindre ses propres critères de réussite, jusqu’à contaminer celui qui, jusque-là, ne semblait pas en avoir besoin. Et c’est peut-être là que le film devient le plus inconfortable : cet homme n’était pas nécessairement malheureux avant qu’on lui fasse comprendre qu’il avait des raisons de l’être.

Un film sur des âmes brisées par les échecs et le poids des raccines
Cette histoire familiale porte aussi quelque chose de plus collectif. Pyteh est né aux États-Unis, grandit dans le New Jersey et peut encore croire à une ascension dont son père semble avoir progressivement réduit l’horizon. Pourtant, la famille reste profondément liée à ses racines tcherkesses, jusque dans ce restaurant qui ne constitue pas uniquement un gagne-pain. Il devient un espace de transmission, presque un territoire miniature où l’on continue d’exister comme groupe, alors même que sa faillite menace. L’adolescent vit ainsi entre deux appartenances qui ne s’opposent pas frontalement, mais ne produisent pas les mêmes attentes. Réussir signifie avancer, cependant avancer implique aussi de s’éloigner de quelque chose.
C’est là que Butterfly Jam devient particulièrement intéressant dans sa manière de traiter l’héritage. Pyteh n’a pas seulement à dépasser son père, il doit apprendre à le regarder comme un homme faillible sans détruire l’affection qui les relie. Cette désidéalisation possède quelque chose de profondément adolescent : le père cesse progressivement d’être une figure verticale pour devenir un adulte avec ses contradictions, ses erreurs, ses renoncements. La lutte matérialise ce passage. Le corps de Pyteh est entraîné à résister, attaquer, tomber puis reprendre position, tandis que dans la sphère familiale aucune règle ne lui indique vraiment comment encaisser la désillusion.
Cette tension traverse également les adultes. Chacun semble porter ce qui n’a pas fonctionné, les occasions manquées, l’exil, les compromis nécessaires pour continuer. L’échec n’est plus seulement économique ou individuel, il devient presque transmissible lorsqu’une génération demande silencieusement à la suivante de réussir ce qu’elle n’a pas pu accomplir. Le spectateur se retrouve alors devant une famille où l’amour existe réellement, mais ne protège personne des projections, de la honte ou du poids de la loyauté.
Reste désormais Pyteh, à cet âge où partir vers sa propre vie ne signifie pas encore savoir ce que l’on accepte d’emporter avec soi. Butterfly Jam laisse surtout ouverte cette question de la transmission : ce qu’un adolescent conservera de son milieu, ce qu’il rejettera, et ce qu’il comprendra seulement quelques années plus tard. Devenir adulte commence parfois par cette sélection, rarement propre, entre l’héritage reçu et l’identité que l’on tente enfin de construire.
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7 octobre 2026 en salle | 1h 37min | Drame
De Kantemir Balagov | Par Kantemir Balagov, Maria Stepnova
Avec Talha Akdogan, Barry Keoghan, Riley Keough
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