Avec Ni vue, ni connue, Marc Fitoussi observe les hiérarchies du cinéma, ses invisibles et ceux qui, même reconnus, restent dépendants du regard des autres.
Corinne Maclou (Isabelle Huppert) est figurante et enchaîne les tournages dans l’espoir d’obtenir enfin un véritable rôle. Lorsqu’elle rencontre Sandrine Kiberlain, qui interprète une version fictionnelle d’elle-même, une relation ambiguë se noue entre deux femmes que tout sépare dans la hiérarchie du cinéma. Corinne entrevoit alors la possibilité d’être remarquée, tandis que cette proximité révèle progressivement les solitudes, les rapports de pouvoir et les fragilités cachées derrière la reconnaissance.
Les invisibles du cinéma et le plafond de verre
Ni vue, ni connue rend un bel hommage à ces figurants, ces invisibles qui rendent vraisemblables les scènes de cinéma. Mais derrière ce premier sujet, on découvre ce sentiment étrange au sein des personnes au sommet, même les rois du monde ont des classes. On rêve de la vie de certains-es personnalités, mais ici, on comprend qu’iels peinent à tenir un rythme de travail. On dit souvent que les artistes vivent dans un secteur où ils sont tributaires du désir des autres. Même si le film esquisse un peu la course aux followers lors d’une courte séquence, on oublie que désormais beaucoup de producteurs misent dessus dans leurs choix, quel que soit le secteur. Quelqu’un possédant déjà une communauté pourra plus aisément déclencher des partenariats avec des marques.
Au-delà de l’appréhension marketing et de l’évolution du secteur, Marc Fitoussi dévoile la solitude des personnalités devant jongler entre les personnes intéressées et ceux qui sont au-dessus d’elles, qui jouent de leur pouvoir. Il y a un plafond de verre entre les inconnus et les personnalités, mais il en existe un autre entre les personnalités et les stars. Une personnalité est reconnue dans son milieu ou par une partie du public. La star franchit un seuil : son nom devient une valeur en soi, avec un pouvoir d’attraction et un statut qui dépassent son métier. Elle entre dans la culture populaire et devient identifiable bien au-delà de son public initial.
La force du film est d’arriver à illustrer cette hiérarchie, ce malaise et cette sensation. Une personne détenant du pouvoir finit toujours par faire ressentir aux autres la chance qu’ils ont d’être avec elle, tout en éprouvant paradoxalement le besoin de conserver des inconnus dans sa vie afin de rester connectée au monde. Cette asymétrie nourrit une dépendance réciproque assez cruelle : l’invisible cherche celui qui peut le faire exister professionnellement, tandis que la personne reconnue cherche parfois auprès de lui une relation débarrassée, au moins en apparence, de son statut.
Les préjugés face à la réussite
Corinne pose aussi une question plus inconfortable : à partir de quand considère-t-on qu’une personne devrait renoncer ? Elle continue à se penser actrice alors que le milieu la maintient dans la figuration, et cette persistance devient presque suspecte aux yeux des autres. Le préjugé ne porte ainsi pas uniquement sur son talent, il concerne son droit même à continuer d’espérer. Passé un certain âge, après suffisamment d’échecs, la société attend volontiers une forme de résignation raisonnable. Le film confronte le spectateur à cette norme sans transformer Corinne en héroïne naïve : elle connaît sa position, ses humiliations, les refus, pourtant elle ne consent pas à faire de ceux-ci une définition d’elle-même.
La réussite apparaît dès lors comme une construction sociale beaucoup moins objective qu’elle n’en a l’air. Être compétent ne suffit pas, encore faut-il être choisi, visible, introduit au bon endroit et reconnu par quelqu’un dont la reconnaissance possède elle-même une valeur. Ce mécanisme crée une étrange circularité : on devient désirable parce qu’on a déjà été désiré. Corinne se heurte précisément à cette logique, tandis que d’autres personnages, pourtant installés, découvrent qu’un statut acquis ne supprime ni la précarité symbolique ni la peur du déclassement. Le spectateur peut rire de cette mécanique, elle reste brutale, car chacun finit par mesurer sa valeur à partir d’une place attribuée par les autres.
Le cinéma ne pourra pas longtemps contourner cette question : que devient cette hiérarchie lorsque la visibilité numérique commence à peser autant que l’expérience ou le talent ? L’évolution des critères de sélection sera à surveiller, notamment pour ceux qui arrivent sans communauté préalable. Le risque n’est plus seulement de rester invisible à l’écran, mais de devoir être visible avant même d’avoir eu l’occasion d’y entrer.
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7 octobre 2026 en salle | 1h 55min | Comédie
De Marc Fitoussi | Par Marc Fitoussi
Avec Isabelle Huppert, Sandrine Kiberlain, Anne Marivin
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