Ton animal maternel, entre raison et croyances

Avec Ton animal maternel, Valentina Maurel filme un retour au Costa Rica où la rationalité se heurte à une autre perception du réel.

Après plusieurs années d’études en Europe, Elsa (Daniela Marín Navarro) revient au Costa Rica et retrouve sa sœur Amalia (Mariangel Villegas), seule dans la maison familiale. La jeune femme parle d’esprits, de présences nocturnes et semble s’enfermer dans des croyances qu’Elsa ne parvient pas à comprendre. Leur mère Isabel (Marina de Tavira), ancienne poétesse absorbée par la réédition de ses textes, et leur père Nahuel (Reinaldo Amién), pris par sa propre vie, ne répondent pas vraiment à son inquiétude. Elsa tente alors de remettre de l’ordre dans une réalité qui lui échappe.

Deux jeunes femmes avec des coiffures légèrement ébouriffées se tiennent à l'extérieur pendant le crépuscule, avec un arrière-plan urbain flou.
Ton animal maternel © Wrong Men – Geko Films

Retour au pays, lieu d’affrontement du jugement cartésien et des croyances spirituelles

Le retour d’Elsa au Costa Rica n’est pas seulement un retour dans la cellule familiale, c’est aussi une confrontation avec une manière d’habiter le réel qu’elle ne semble plus savoir lire. Elle revient avec une grille d’analyse construite ailleurs. Face à Amalia, son premier réflexe consiste alors à identifier un problème, chercher une cause et, surtout, envisager une solution. Cette posture pourrait sembler parfaitement raisonnable, pourtant le film déplace progressivement notre jugement. Car être rationnel ne signifie pas nécessairement comprendre l’autre, surtout lorsque la rationalité devient la seule norme permettant de définir ce qui serait acceptable ou non.

Le film a une sensation de flottement entre la raison et l’iréel. On a des histoires de fantômes et d’esprits. Elsa représente la voix cartésienne qui se confronte à une société qui ne ressemble pas à celle qu’elle a côtoyée en Europe. La réalisation est assez particulière, nous sommes dans un jeu entre naturel et quelque chose qui ressemble à de l’improvisation comme le fait Gun Van Sant sur certains de ses films.

Cette opposition traverse aussi les deux sœurs : Elsa cherche à comprendre, réparer et rationaliser, tandis qu’Amalia accepte davantage l’étrange et l’inexplicable. Le film évite pourtant de décider laquelle des deux possède la bonne lecture du réel. C’est justement dans cette ambiguïté que le film trouve sa force, avec une mise en scène qui laisse les personnages exister, parfois dans leurs contradictions, sans chercher à tout expliquer.

Le spectateur se retrouve ainsi dans une position assez inconfortable, parce qu’il partage facilement le regard d’Elsa avant de comprendre que celui-ci n’est pas neutre. Ce que l’on pourrait interpréter comme une dérive psychique chez Amalia appartient aussi à un environnement où le spirituel, la religion, les esprits ou la poésie peuvent cohabiter avec le quotidien sans produire la même rupture entre réel et irréel. La question devient presque anthropologique : qui possède la légitimité pour définir ce qui relève d’une croyance acceptable, d’une hypersensibilité ou d’un trouble ?

Cette tension modifie également la place d’Elsa. Celle qui revient en pensant pouvoir aider devient progressivement étrangère à son propre pays, presque décentrée dans un récit où elle semblait pourtant constituer notre point d’ancrage. Elle reconnaît les lieux et les personnes, sans forcément reconnaître les codes qui permettent encore de les comprendre. Le retour au pays devient alors une expérience de décalage culturel, familial et intime. Une forme de déracinement inversé, où rentrer chez soi ne signifie pas nécessairement retrouver sa place.

Un monde d’esprits et de croyances ?

Le titre Ton animal maternel possède quelque chose d’étrange avant même que le film commence à lui donner une matière. L’association des deux termes rapproche la maternité d’une dimension corporelle, presque instinctive, loin d’une représentation idéalisée de la mère. Isabel aime ses filles, pourtant elle existe également en dehors d’elles, avec son désir, son narcissisme, ses contradictions et cette poésie érotique écrite dans sa jeunesse qui revient soudain occuper le présent. La maternité ne supprime donc ni l’individu ni le corps féminin.

Cette idée se prolonge dans la relation entre les trois femmes. Elles peuvent se protéger, s’agacer, se juger ou devenir momentanément étrangères les unes aux autres, sans que leur lien disparaisse. L’animal maternel pourrait alors désigner cette persistance du lien, quelque chose de moins raisonnable que l’organisation familiale et qui résiste aux conflits. Il ne s’agit pas d’un instinct maternel présenté comme une évidence biologique, le film est trop ambigu pour cela, plutôt d’une présence corporelle et affective qui continue d’agir quand les mots ne suffisent plus.

Les esprits dont parle Amalia participent au même déplacement. Ils existent moins comme une énigme fantastique à résoudre que comme une possibilité supplémentaire d’appréhender ce qui échappe au langage rationnel. Le spectateur peut croire, douter ou chercher une explication psychologique, aucune de ces positions ne referme complètement le film. C’est peut-être là que le titre prend sa résonance la plus singulière : entre l’animal, le maternel et le spirituel, les personnages vivent avec des forces qu’ils ressentent avant de pouvoir les expliquer.

Quelle sera la trajectoire artistique de Valentina Maurel après ce film ? Son style dessine désormais un territoire reconnaissable, où la famille devient moins un refuge qu’un espace mouvant dans lequel chacun négocie sa propre réalité. Après Tengo sueños eléctricos, ce second long-métrage installe surtout une cinéaste dont les prochains films permettront de mesurer jusqu’où cette forme libre, parfois déroutante, peut se déplacer. Ce œuvre dans l’ensemble est compliquée à saisir, tant on navigue entre les cultures et les modèles de pensée. La seule ombre au tableau : on ne sait jamais où se situer, quand le film a vraiment démarré, quel élément est plus important qu’un autre. Finalement, est-ce cela filmer le réel ? Restituer un ensemble d’éléments sans pour autant les trier et laisser au spectateur le choix d’adhérer ou non à une trajectoire.

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Note : 2.5 sur 5.

7 octobre 2026 en salle | 1h 45min | Drame
De Valentina Maurel | Par Valentina Maurel
Avec Daniela Marin Navarro, Mariangel Villegas, Marina de Tavira
Titre original Siempre Soy Tu Animal Materno


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