Le Fantôme de l’Opéra : une relecture moderne qui peine à trouver son équilibre, dont les décors s’effritent progressivement.

Le Fantôme de l’Opéra d’Alexandre Castagnetti transpose la légende dans le Paris contemporain, entre amour impossible, danse et fantastique.

Anastasia (Deva Cassel), une jeune danseuse roumaine, intègre l’Opéra Garnier pour participer à la création d’Orpheus, une œuvre maudite attribuée au mystérieux Fantôme de l’Opéra (Julien de Saint Jean). Elle découvre un univers où l’excellence artistique côtoie la compétition, notamment sous l’autorité du chorégraphe James (Romain Duris). Sa rencontre avec un pianiste énigmatique bouleverse progressivement son quotidien. Entre accidents inexpliqués, sentiments amoureux et secrets enfouis dans les murs de l’Opéra, la jeune femme se retrouve confrontée à une histoire qui semble traverser les époques.

Entre tentative d’explication historique d’une légende et transposition moderne

Le film tente de plaquer notre époque au récit. Créer une histoire entre le héros mythique, le prétendu personnage ayant inspiré le mythe. Mais le plus beau reste peut-être cette relecture du mythe d’Orphée, et si sa femme avait volontairement décidé de se sacrifier, car une fois que l’on a découvert l’autre côté, la vie parmi les vivants n’est plus possible.

Cette interprétation modifie profondément la dimension tragique du récit antique. Eurydice ne serait plus simplement victime du regard d’Orphée, elle pourrait avoir choisi de rester dans le monde des morts. Une hypothèse intéressante sur le consentement, la liberté individuelle et cette difficulté à accepter que l’amour ne donne aucun droit sur le destin de l’autre. Orphée devient alors celui qui refuse la séparation, incapable d’imaginer que sa bien-aimée puisse désirer une existence dont il serait absent.

La transposition contemporaine fonctionne également par cette confrontation entre deux conceptions de l’amour. Anastasia appartient à une génération qui cherche à construire son identité, tandis que le Fantôme demeure prisonnier d’une époque et d’une histoire dont il ne parvient pas à se libérer. Leur relation pose une question assez simple, peut-on véritablement aimer quelqu’un lorsqu’on appartient à deux réalités différentes ? Le fantastique donne une dimension physique à cette impossibilité, notamment lorsque les corps ne peuvent plus se toucher.

L’autre aspect intéressant concerne les rapports de domination dans le milieu artistique. James incarne cette figure du maître capable de faire et défaire une carrière, utilisant l’humiliation comme méthode d’apprentissage. La violence psychologique devient presque une composante de l’excellence. Anastasia doit apprendre à distinguer l’exigence artistique de l’emprise, car réussir ne devrait pas signifier accepter de perdre sa dignité.

Un hommage au cinéma et au théâtre

Peut-être le plus étrange, on parle d’une pièce de théâtre format ballet, mais on nous montre une mise en scène immersive avec une partie se déroulant dans les sous sol et dans le lac de l’Opéra Garnier… Le public voit cela sur un écran géant. Est-ce le moyen de créer un hommage au cinéma et au théâtre, ayant tout deux su magnifier le mythe du fantôme ? Le résultat est un peu étrange, on ne comprend plus trop ce qu’est le ballet final ?

Dans l’ensemble, le fantôme est trop présent et le théâtre, enfin l’opéra, devient lui-même le vrai fantôme du film. Cette confusion entre les disciplines artistiques pose un véritable problème de représentation. Le ballet repose traditionnellement sur une continuité scénique, où le spectateur observe les corps évoluer dans un espace partagé. Ici, les changements de lieux, les images projetées et les séquences spectaculaires brouillent cette relation. On finit par regarder un spectacle dont les règles semblent changer en permanence, sans toujours comprendre ce qui appartient à la représentation théâtrale et ce qui relève uniquement du langage cinématographique.

Pourtant, certaines séquences possèdent une véritable puissance visuelle. Les chorégraphies de Marion Motin donnent aux corps une expressivité qui dépasse parfois les dialogues. La musique de Dan Levy accompagne cette dimension physique, entre lyrisme symphonique et sonorités contemporaines. Le mouvement devient une manière d’exprimer les tensions affectives, les rapports de force et les émotions que les personnages ne parviennent pas à verbaliser.

L’Opéra Garnier possède également une présence architecturale fascinante. Ses couloirs, ses escaliers et ses espaces souterrains entretiennent cette impression d’un lieu habité par plusieurs siècles de représentations. Seulement, à vouloir constamment matérialiser le fantastique, le récit finit par réduire la part d’invisible qui faisait précisément la force de cette légende. Le mystère avait peut-être davantage besoin de silence et d’absence que d’apparitions.

Le choix de rendre le Fantôme aussi visible finit par créer un paradoxe intéressant. Le personnage perd progressivement son caractère insaisissable, tandis que l’Opéra conserve ses zones d’ombre et ses secrets. Une inversion qui aurait mérité d’être davantage exploitée, notamment dans le rapport entre l’architecture et la mémoire des lieux. Car le fantastique fonctionne parfois mieux lorsqu’on ignore ce qui se cache derrière une porte.

Un Fantôme de l’Opéra qui reprend l’archétype des amours impossibles

La relecture d’Orphée et celle du récit du film montrent le même schéma. Deux êtres que tout sépare, comme la mort, qui vont s’aimer et apprendre de l’autre. On a cela dans Dracula de Francis Ford Coppola, dans le reboot de The Crow, Eric finit par se sacrifier et spoilers… Shelly revient à la vie, mais sans lui. Même Twilight ou Vampire Diaries font la même chose, une vivante et un mort, puis les choses vont se nourrir l’une de l’autre. C’est en réalité la fascination pour l’interdit et l’idée d’avoir une réponse sur notre finitude et le devenir de l’âme qui cohabitent dans ce schéma.

Cette fascination repose également sur une contradiction humaine assez profonde. Nous savons que la mort constitue une limite à notre existence, pourtant nous continuons d’imaginer des histoires où l’amour pourrait franchir cette frontière. Le fantastique permet de donner une forme à cette interrogation existentielle, en transformant l’inconnu en personnage capable de parler, d’aimer et de souffrir. La mort devient alors une condition que l’on peut observer à travers le regard de quelqu’un qui en revient, ou qui n’a jamais véritablement quitté le monde des vivants.

Il existe aussi une dimension psychologique dans cette attirance pour les êtres inaccessibles. L’impossibilité de construire une relation ordinaire entretient une forme d’idéalisation amoureuse. L’autre échappe aux contraintes du quotidien, aux habitudes et parfois même au vieillissement. Il devient une figure presque absolue, sur laquelle le personnage vivant peut projeter ses désirs, ses angoisses et ses attentes. Seulement, cette idéalisation pose une autre question, aime-t-on réellement cet être ou ce qu’il représente ?

Le récit rejoint ainsi une interrogation propre à l’existentialisme, celle du choix face à une situation que l’on ne maîtrise pas. Aimer quelqu’un ne signifie pas pouvoir modifier sa condition, encore moins décider de son existence. La relation devient intéressante lorsque chacun conserve sa liberté, y compris celle de renoncer à l’autre. C’est peut-être ce qui rend ces histoires aussi tragiques, l’amour peut survivre à la séparation sans nécessairement permettre aux deux êtres de vivre ensemble.

Pour conclure, il y a de bonnes idées et deux bons acteurs, qui tentent de sauver les meubles Mais l’eau s’infiltre dans l’Opéra…
Le Garnier devient lourd, imposant au point d’être en même temps un fantôme et un écran opaque sur le récit, qui tente de se faire. Le fantastique finit par étouffer le romantisme, tandis que la multiplication des effets visuels affaiblit progressivement l’émotion. On aurait aimé davantage de retenue, laisser les personnages exister sans constamment chercher à rendre leur histoire spectaculaire.

Malgré notre intérêt pour le film et un dossier publié, nous n’avons pas été conviés à sa projection de presse. Cette chronique a donc été réalisée sans accompagnement du distributeur ou du service de presse chargé du film. Cette précision est apportée au lecteur dans un souci de transparence sur les conditions de réalisation de nos critiques.

____

Note : 2.5 sur 5.

28 octobre 2026 en salle | 2h 14min | Drame, Fantastique, Romance
De Alexandre Castagnetti | Par Alexandre Castagnetti, Camille Fontaine
Avec Deva Cassel, Julien De Saint-Jean, Romain Duris


En savoir plus sur Direct-Actu le média de la pop culture et alternative

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Et vous, vous en pensez quoi ?

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Découvrez comment les données de vos commentaires sont traitées.