L’Arabe de Malek Bensmaïl revisite L’Étranger d’Albert Camus en donnant une voix et une histoire à celui qui n’avait jamais eu de nom.
Dans l’Algérie des années 90, marquée par la décennie noire, Kamel (Nabil Asli), un jeune journaliste, rencontre à Oran Haroun (Ahmed Benaïssa), un vieil homme solitaire qui affirme être le frère de l’Arabe assassiné par Meursault dans L’Étranger d’Albert Camus. Cet homme s’appelait Moussa (Brahim Derris). À travers les confidences d’Haroun, le récit remonte le temps, dévoilant les blessures d’une famille, le poids de la colonisation et les silences d’un pays. Sa mère, M’ma (Hiam Abbass), et son frère disparu occupent une place centrale dans cette histoire où la mémoire individuelle rejoint celle de l’Algérie.
Redonner une identité à celui qu’on appelait l’Arabe
Malek Bensmail donne à son récit quelque chose de fragmentée entre l’Histoire et l’histoire, la fiction et le réel. On reprend les codes du dernier film en date de l’étranger avec un noir et blanc soigné, on comble des trous comme pour donner une identité à celui qu’on a effacé et baptisé simplement L’Arabe. On redonne une personnalité, une histoire à celui qui n’en avait plus.
Étrangement, le film d’Ozon donne le même prénom à cet anonyme, visible sur sa tombe, Moussa. Créant un lien avec Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud (2013) dont le film de Malek Bensmail en est l’adaptation.
Cette reconstruction passe par Haroun, un homme qui a grandi dans l’ombre d’un frère devenu malgré lui un personnage littéraire. Le meurtre a bouleversé toute une famille, particulièrement sa mère, M’ma, dont l’existence semble désormais organisée autour de cette absence. Le deuil devient un héritage imposé, quelque chose qui se transmet et finit par déterminer la place de chacun. Haroun doit vivre pour lui-même, tout en portant le souvenir d’un autre. Une situation presque paradoxale, puisque celui qui cherche à rendre son identité à Moussa semble avoir perdu une partie de la sienne.
Le récit interroge également la manière dont une société construit sa mémoire collective. Qui décide de ceux dont on conserve le nom, le visage et les paroles ? La colonisation apparaît ici à travers cette dépossession symbolique, celle d’un individu réduit à son appartenance ethnique. Le spectateur découvre progressivement les conséquences de cet effacement, jusque dans l’intimité familiale. Il ne suffit plus de retrouver un prénom, encore faut-il restituer une existence et accepter que les survivants possèdent eux aussi leur propre histoire.
La parole d’Haroun devient alors une forme de résistance, parfois douloureuse, contre un récit qui semblait définitivement écrit. Pourtant, raconter cinquante ans après les faits pose une autre difficulté : la mémoire transforme les souvenirs, les reconstruit et les charge des frustrations accumulées. Le témoignage devient autant une recherche de vérité qu’une tentative de se libérer du passé.

Une relecture de L’Étranger
La grande force de cette relecture réside dans le déplacement du point de vue. Meursault n’est plus le centre autour duquel les autres personnages gravitent. L’homme assassiné retrouve une famille, une enfance, des relations et surtout des conséquences humaines à sa disparition. Le meurtre cesse d’être uniquement un événement permettant d’interroger l’absurde et la condition humaine. Il devient une blessure dont les effets se prolongent bien après la mort.
Le rapport à l’existentialisme prend alors une dimension différente. La liberté individuelle, si importante dans la lecture philosophique de l’œuvre d’Albert Camus, se heurte à la responsabilité envers autrui. Peut-on construire sa propre existence lorsqu’on hérite d’une histoire familiale qui semble décider à notre place ? Haroun porte cette contradiction, lui qui cherche à comprendre son frère tout en essayant d’échapper à l’emprise de sa mère et de ses souvenirs.
Le récit se déroule également dans une Algérie traversée par la violence de la décennie noire. Cette période fait résonner les blessures coloniales avec celles d’un pays indépendant, mais toujours confronté à la peur, aux disparitions et aux silences. Le journaliste devient un intermédiaire entre plusieurs générations, recueillant une parole dont il doit aussi mesurer les contradictions.
Le noir et blanc participe à cette circulation entre les temporalités, tandis que la couleur inscrit les personnages dans un présent qui ne parvient jamais complètement à se détacher du passé. Cette construction demande au spectateur de reconsidérer ce qu’il croyait connaître, y compris la place accordée à chaque personnage dans une histoire devenue célèbre.
Ahmed Benaïssa trouve ici l’un de ses derniers rôles, avant sa disparition en 2022. Sa présence donne une densité particulière aux confidences d’Haroun, entre fatigue, colère et besoin d’être entendu. Une interprétation qui laisse aussi une interrogation sur le personnage : après avoir consacré une vie entière à défendre la mémoire de son frère, que lui reste-t-il de sa propre existence ?
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4 novembre 2026 en salle | 1h 46min | Drame
De Malek Bensmail | Par Malek Bensmail, Jacques Fieschi
Avec Ahmed Benaissa, Hiam Abbass, Nabil Asli
Quand le meurtre de L’Étranger se distille dans la culture pop et le rock
Killing an Arab (1978) de The Cure reprend le meurtre de L’Étranger d’Albert Camus (1942). Robert Smith s’inspire de cette scène où Meursault tue un Arabe sur une plage d’Alger, aveuglé par le soleil et son reflet sur un couteau. Une chanson qui interroge l’absurde et l’existentialisme, cet acte sans véritable mobile rationnel. Pourtant, le titre provoque rapidement des malentendus, jusqu’à être récupéré par l’extrême droite, notamment le Front national à la fin des années 70.
La BBC le censure également pendant la guerre du Golfe. Étrangement, une chanson qui interroge l’absurdité d’un meurtre devient elle-même l’objet d’un contresens politique. Robert Smith devra régulièrement rappeler son inspiration littéraire, loin de toute revendication raciste. Le groupe ira jusqu’à modifier les paroles en concert, parfois sous les titres Kissing an Arab ou Killing Another, pour éviter de nouvelles polémiques.
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