Une femme aujourd’hui : Robert Guédiguian explore les blessures invisibles et l’héritage des femmes

Une femme aujourd’hui de Robert Guédiguian avec Marilou Aussilloux explore les blessures contemporaines, la condition féminine et le poids d’un héritage familial longtemps ignoré.

À 30 ans, Juliette (Marilou Aussilloux) mène une existence confortable entre son poste dans la finance, les voyages et les relations amoureuses sans lendemain. Lorsqu’elle subit une agression de la part d’un collègue, ses certitudes s’effondrent. Confrontée à l’injustice et à la violence des rapports de pouvoir, elle entreprend une reconstruction qui l’amène à renouer avec sa famille et à découvrir ses origines algériennes. Sa rencontre avec Christian (Grégoire Leprince-Ringuet), engagé auprès de jeunes femmes en difficulté, lui ouvre une autre manière d’envisager son existence.

Attention — La bande-annonce dévoile pratiquement toute la progression du film. À ne pas visionner si vous souhaitez garder un minimum de surprise.

Un film d’aujourd’hui et une femme voulant juste être considérée

Marilou Aussilloux se révèle particulièrement touchante dans le rôle principal d’Une femme aujourd’hui. Robert Guédiguian construit un récit où les blessures contemporaines entrent en résonance avec celles des générations précédentes. À travers le parcours de Juliette, le cinéaste fait émerger une forme de résurgence karmique du passé de sa grand-mère. La filiation devient alors le point de rencontre entre mémoire familiale, condition féminine et quête d’émancipation, comme si certaines histoires devaient se répéter pour enfin trouver leur résolution.

L’actrice principale nous avait déjà touchés dans son rôle de collègue idéalisée dans Adieu les cons. Avec ce premier grand rôle, elle dévoile davantage son talent et sa présence à l’écran. Son jeu repose notamment sur les regards, les silences et une manière d’habiter les scènes sans chercher à les dominer. Une retenue qui laisse apparaître les contradictions de Juliette, entre ses certitudes d’hier et les interrogations qui accompagnent sa reconstruction.

Le film aborde également cette difficulté à être entendue lorsqu’une femme dénonce une agression, particulièrement dans un environnement professionnel où les rapports hiérarchiques se dissimulent derrière une familiarité de façade. Juliette découvre brutalement que sa réussite sociale et son indépendance financière ne la protègent pas des mécanismes de domination. Sa parole devient suspecte, tandis que l’institution préfère préserver son fonctionnement plutôt que reconnaître la violence subie. Une situation qui traduit cette forme de violence secondaire, lorsque la victime doit continuellement justifier sa souffrance et finit par être considérée comme responsable du désordre qu’elle dénonce.

Portrait d'une femme au regard intense, portant une veste beige, devant une porte en bois ornée.

Cette expérience bouleverse tout autant son rapport aux autres. Son engagement auprès de jeunes femmes enceintes et vulnérables révèle une personnalité encore traversée par ses propres blessures, parfois incapable de distinguer son désir d’aider de son besoin de réparation. Le film conserve en cela une certaine lucidité sur les contradictions humaines, notamment lorsque la solidarité se heurte aux préjugés et aux tensions sociales. Juliette cherche finalement à retrouver une place où sa parole, son existence et ses émotions puissent être considérées sans devoir constamment prouver leur légitimité.

L’héritage de l’invisible, ou la transmission du traumatisme et des dons

La découverte des origines algériennes de sa grand-mère introduit une autre dimension dans le parcours de l’héroïne. Cette histoire familiale, longtemps dissimulée, fait ressurgir une mémoire liée à la colonisation, aux rapports de domination et à la condition des femmes. Le silence des générations précédentes n’a pas effacé les événements, il a simplement déplacé leur présence dans les relations familiales. Une transmission invisible qui peut évoquer les mécanismes du traumatisme transgénérationnel, lorsque des blessures anciennes continuent d’influencer les descendants sans qu’ils en connaissent nécessairement l’origine.

Cette filiation prend une dimension presque spirituelle avec le don de guérisseuse dont Juliette semble avoir hérité. Le film introduit par ce biais une forme d’onirisme échappant à la rationalité de son existence précédente. Après avoir évolué dans un univers dominé par les chiffres, la performance et la rentabilité, elle découvre une capacité dont la valeur repose sur le contact humain. Ses mains deviennent un instrument de guérison, qui participent également à sa propre reconstruction. Cette faculté peut être perçue comme une manifestation symbolique de la mémoire familiale, une manière pour les générations disparues de continuer à exister à travers les vivants.

L’ambiguïté de ce don participe à l’intérêt du récit. Sa nature surnaturelle importe finalement moins que les relations qu’il permet de créer. Juliette hérite d’une histoire douloureuse, mais également d’une habileté à prendre soin des autres. On peut lire dans cette coexistence entre traumatisme et transmission positive une filiation d’une complexité particulière. Le spectateur peut y reconnaître cette part de l’héritage familial qui se manifeste parfois dans les gestes, les comportements ou les sensibilités, bien avant que les mots permettent d’en comprendre l’origine.

Femme avec un pull noir, regard pensif, devant un arrière-plan flou de maison moderne et de verdure.

Une femme aujourd’hui arrive dans un contexte où la reconnaissance des violences sexuelles au travail demeure un enjeu social et judiciaire. Le parcours de Juliette pose la question de l’accompagnement des victimes après le dépôt de plainte, lorsque la procédure s’achève sans réponse judiciaire satisfaisante. Donner les outils judiciaires et médico-légaux n’accordent pas assez de crédit à la reconstruction des victimes, parler ne suffit pas, si derrière rien n’aide vraiment à trouver sa place en tant que victime. Le statut en lui-même n’est pas suffisant, une personne ayant subi une agression n’est jamais vraiment la même, le travail psychologique autour de l’acceptation que rien ne sera jamais comme avant est essentiel. Actuellement en France, rien ne permet complètement de donner cette chance à toutes les personnes endeuillées de l’être qu’elles ont perdu.

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Note : 5 sur 5.

21 octobre 2026 en salle | Comédie dramatique
De Robert Guédiguian | Par Robert Guédiguian, Serge Valletti
Avec Marilou Aussilloux, Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin


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