Près de quarante ans après sa création, Akira revient en 4K et en IMAX, monument du cyberpunk dont l’influence sur l’animation demeure considérable.
Il y a des films dont la postérité finit presque par faire oublier le contexte dans lequel ils ont dû s’imposer. Akira appartient à cette catégorie assez rare. Lorsque l’œuvre de Katsuhiro Ōtomo atteint l’Occident au début des années 90, l’animation japonaise est déjà massivement consommée en France, notamment par la télévision, sans bénéficier pour autant de la même légitimité culturelle que le cinéma en prises de vues réelles. Une contradiction assez française : regarder énormément d’animation japonaise tout en continuant parfois à la considérer comme un sous-produit destiné aux enfants. France Culture revient aujourd’hui sur cette bascule culturelle et sur la manière dont un film devenu canonique a participé à déplacer durablement les frontières du cinéma d’animation.

De la sidération à la légitimation d’un cinéma d’animation adulte
Lorsqu’il adapte son propre manga en 1988, Katsuhiro Ōtomo bénéficie d’un budget alors considérable, 1,1 milliard de yens, soit environ 9 millions de dollars selon France Culture. Près de 70 dessinateurs participent au projet et plus de 350 couleurs sont utilisées. Cette démesure technique n’est pas décorative : elle permet une densité visuelle, une animation et une précision qui donnent à Neo-Tokyo une matérialité rarement rencontrée sur cellulo à cette échelle. L’animation ne sert plus simplement à représenter ce que la prise de vues réelles ne pourrait produire, elle construit un espace urbain qui semble posséder sa propre physiologie, saturé de lumière, de vitesse, de béton et de corps susceptibles d’être déformés ou détruits.
Le choc français est aussi culturel. Akira arrive en 1991, trois ans après le Japon, dans une période où le Club Dorothée participe massivement à la diffusion de l’animation japonaise, tandis que persiste le terme méprisant de « japoniaiseries ». Jérémie Périn se souvient dans Les Midis de Culture d’une véritable « sidération ». Le réalisateur et co-scénariste de Mars Express insiste notamment sur l’hybridation opérée par Katsuhiro Ōtomo : sous-culture cinématographique américaine et manga japonais se rencontrent dans un même objet, capable de passer de la course-poursuite au film noir puis au body horror. Cette instabilité générique devient précisément sa force. Le public occidental découvre brutalement qu’un dessin animé peut être violent, politiquement chargé, techniquement virtuose et pensé pour un regard adulte.
Fausto Fasulo, directeur des rédactions d’ATOM et Mad Movies, pointe quant à lui l’appétit du cinéaste pour la destruction et y associe une dimension nihiliste. Ce qui était autrefois une œuvre contre-culturelle, presque un signe de reconnaissance entre initiés, appartient désormais à la culture de masse. Le déplacement est considérable : Akira n’a pas seulement vieilli avec son public, il a changé de statut symbolique. Le film est aujourd’hui installé parmi les références du cyberpunk et de la science-fiction, jusqu’à revenir en restauration 4K et en IMAX, là où sa radicalité le plaçait autrefois aux marges.
Eurozoom et Dybex, l’autre histoire française d’Akira
Cette histoire possède pourtant un chapitre français plus récent qu’il serait assez injuste d’effacer. En partenariat avec Dybex, Eurozoom a offert à Akira une véritable exploitation nationale en salles dans sa restauration 4K lors de la réouverture des cinémas après le Covid, en août 2020. Une sortie enfin proportionnée au statut acquis par le film, après une première exploitation française beaucoup plus confidentielle en 1991. Dans un secteur encore sonné par plusieurs mois de fermeture, le succès est devenu l’un de ces petits événements dont l’exploitation avait sérieusement besoin : du public, un film de patrimoine et, accessoirement, un peu de baume au cœur après une période qui n’en distribuait pas exactement à la pelle.
Ce travail ne constitue pas une parenthèse opportuniste dans le catalogue du distributeur. Depuis plus de 25 ans, Eurozoom défend les cinémas japonais et revendique plus de 70 longs métrages d’animation japonais distribués en France. On y trouve notamment les trois premiers longs métrages de Mamoru Hosoda, Your Name. et Suzume de Makoto Shinkai, Look Back de Kiyotaka Oshiyama, adapté du manga de Tatsuki Fujimoto, ou encore Belladonna d’Eiichi Yamamoto, trésor autrement plus singulier du patrimoine mondial de l’animation.
Le distributeur a également participé à installer en salles des franchises dont la consommation française passait volontiers par d’autres circuits. Les films One Piece, Détective Conan et Lupin III ont ainsi bénéficié de véritables sorties nationales, et non de simples projections événementielles. La nuance paraît administrative, elle ne l’est pas : sortir durablement un film, lui réserver des écrans et l’inscrire dans une programmation ordinaire revient à considérer que ce cinéma peut rencontrer son public sans devoir être traité comme une curiosité réservée aux fans. Bref, Eurozoom aime depuis plus de 25 ans les cinémas japonais, et son catalogue permet difficilement de lui reprocher de prendre cette formule à la légère.
D’Akira à Mars Express, une influence devenue langage commun
L’influence de Akira devient particulièrement intéressante lorsqu’elle cesse d’être une affaire de citations visuelles. Son empreinte se retrouve dans une certaine manière de penser la ville, la technologie, le corps et l’individu face aux systèmes qui le dépassent. Le cyberpunk contemporain n’a évidemment pas attendu Katsuhiro Ōtomo pour exister, pas davantage qu’il ne descend tout entier de son film. Pourtant, l’œuvre a offert une grammaire visuelle suffisamment puissante pour contaminer durablement l’imaginaire collectif, jusque dans le cinéma occidental, la bande dessinée, le jeu vidéo ou les séries.
La présence de Jérémie Périn dans l’émission de France Culture prend ici un relief particulier. Avec Mars Express, le cinéaste appartient à une génération française pour laquelle l’animation adulte de science-fiction n’est précisément plus une anomalie culturelle à justifier avant même de raconter son histoire. Entre les deux films, les contextes, les esthétiques et les intentions diffèrent, pourtant quelque chose s’est déplacé dans la réception : le spectateur n’a plus nécessairement besoin qu’on lui explique pourquoi un film d’animation peut parler d’identité, de politique, de violence sociale, d’intelligence artificielle ou du devenir des corps avec le sérieux accordé au cinéma traditionnel.
C’est peut-être là que l’histoire devient légèrement ironique. Une œuvre autrefois suffisamment étrangère aux catégories dominantes pour servir de signe de reconnaissance entre initiés se retrouve projetée en IMAX, restaurée en 4K et étudiée comme un jalon majeur de l’histoire du cinéma. La contre-culture connaît parfois ce destin étrange : combattue, tolérée, adoptée, patrimonialisée. Puis vient le moment où tout le monde affirme rétrospectivement avoir toujours compris son importance. La mémoire culturelle possède elle aussi ses petits arrangements.
La prochaine question se situe désormais du côté de la transmission. À mesure que les classiques japonais reviennent en versions restaurées et accèdent aux grands formats, leur exploitation peut toucher un public né longtemps après leur création. Reste à observer si les salles traiteront durablement ce patrimoine comme du cinéma à part entière, plutôt que comme une succession d’événements nostalgiques.
France Culture, Les Midis de Culture, « Comment Akira a bouleversé le cinéma d’animation », avec Fausto Fasulo, Jérémie Périn et Marc Aguesse.
Podcast et article de France Culture
Plusieurs versions DVD, Blu-Ray existent, faites attention en cas d’achat à bien regarder si la VO est sub en FR et 4K.
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