Avec July 2026, Chukwalla transforme le désir de mouvement en confrontation avec l’enfermement, le doute et une sécurité devenue inconfortable.
Enregistré presque sur le vif à Montréal les 15 et 16 juillet 2026, July 2026 conserve quelque chose de l’instant où une chanson n’est pas encore totalement domestiquée. Peu d’overdubs, deux ou trois prises généralement retenues, des improvisations laissées libres : Chukwalla préfère ici le risque à une perfection qui aurait probablement contredit le projet.
Avec Chukwalla, Justin W. développe un rock qui assume l’héritage de formations et d’artistes capables de faire du studio un espace physique, davantage qu’un laboratoire de correction. Le groupe n’avait d’ailleurs qu’un peu plus d’une semaine pour apprendre les morceaux à partir des démos envoyées en amont. Cette contrainte devient une méthode : les hésitations, essais et bifurcations restent dans l’enregistrement, tandis que le mixage réalisé au Studio Mixart sur une console SSL 4000 vintage vient travailler les détails sans effacer cette matière première.
July 2026, partir pour ne pas simplement tenir
Les trois chansons abordent, avec des degrés de conscience différents, une même difficulté : que faire lorsque rester devient inconfortable sans que partir garantisse quoi que ce soit ? Song 5 répond encore par l’impulsion et le mouvement, No Way Out enferme cette énergie dans une pensée qui tourne sur elle-même, tandis que Something Sharper atteint une formulation plus consciente du malaise. La sécurité n’y apaise plus nécessairement. Elle peut même devenir ce contre quoi l’individu éprouve le besoin de se définir.
Song 5 – Quand tout se dégrade avant l’expression de l’émotion
Avec Song 5, le décor se dégrade avant même que l’émotion soit explicitée : mauvaises herbes, nids-de-poule, clôture qui cède, tour gagnée par la moisissure. Ces images très matérielles installent moins une catastrophe qu’une usure, quelque chose qui se défait progressivement. Pourtant, face à cette entropie, la réponse demeure verticale : voler, essayer, chercher l’intensité. La conduite prolonge cette logique puisque se déplacer permet de ne plus seulement « tenir ». Le mouvement devient ainsi une manière de reprendre prise sur soi, presque une résistance corporelle à ce qui s’immobilise autour. Musicalement, nous sommes dans quelque chose de très riche, ça part, ça vole et ça se rejoint systématiquement. La voix devient alors un fil conducteur, un point de concours entre la panique, le stresse et l’ambiance presque trop agité pour être constructeur.
No Way Out, Quand la conscience n’est plus apte à comprendre les choses.
No Way Out déplace cette tension vers l’intérieur. La chanson ne décrit plus essentiellement un environnement altéré, mais une conscience incapable de trouver le point depuis lequel recommencer. L’expression du doute fonctionne par répétition, échos, distances démesurées et retour incessant d’une sensation qui refuse de se résoudre.
Le paradoxe temporel final est particulièrement juste : le temps file tout en donnant l’impression de ne plus avancer. Cette contradiction traduit une expérience cognitive précise, celle d’une activité mentale intense qui ne produit pourtant aucune décision. Penser davantage ne signifie plus progresser. La conscience accumule les possibilités, les réévalue, cherche une sortie et finit par fabriquer elle-même la sensation du labyrinthe.
Something Sharper l’art de dire beaucoup avec peu.
Something Sharper rend enfin le conflit plus explicite et, surtout, plus ambigu. La question n’est plus seulement de savoir pourquoi quelque chose va mal, mais s’il faut nécessairement aller mal pour ressentir encore quelque chose avec suffisamment d’intensité. Tout pourrait être objectivement « bien » et demeurer subjectivement insuffisant. La sécurité devient alors presque irritante, non parce qu’elle serait intrinsèquement mauvaise, mais parce qu’elle risque de figer celui qui s’y installe.
Vouloir quelque chose de plus tranchant revient à rechercher une expérience capable de rompre cette anesthésie. La fuite reste possible, cependant elle n’est plus confondue avec une solution : l’avenir demeure étrange, indéterminé, sans promesse confortable.
Notre sentiment sur cet EP.
Un peu hors format radios chaque chanson durent au dela des 3 minutes ou 4 minutes des années 90. Mais, on a un univers intéressant. On pense aux géants du Rock allant de U2 à David Bowie. Ce rapprochement tient moins à une imitation immédiatement repérable qu’à une certaine ambition donnée au rock : construire de l’espace, laisser les instruments respirer et accepter qu’une chanson puisse dépasser l’économie habituelle du format pour installer progressivement son climat. Parfois, on arrive dans une forme de mélancolie presque contemplative entre deux grosses chutes de batterie.
D’ailleurs, parlons technique, l’enregistrement live renforce cette sensation. Parce que le groupe découvre encore partiellement les morceaux lorsqu’il les joue, l’interprétation conserve une instabilité qui répond étonnamment bien aux paroles. Les chansons parlent d’individus qui cherchent leur direction tandis que les musiciens, eux aussi, cherchent encore la forme définitive du morceau. La cohérence est presque accidentelle, ce qui la rend d’autant plus intéressante.
Il existe alors une tension féconde entre spontanéité et maîtrise technique. Le studio ne corrige pas systématiquement le vivant, il l’organise.
Cette méthode évite surtout une contradiction fréquente : chanter l’incertitude avec une production tellement verrouillée qu’elle en neutralise la substance. Ici, quelques aspérités restent audibles dans la conception même du projet, tandis que les délais automatisés, panoramiques et réverbérations ajoutés au mixage viennent ponctuellement amplifier une note ou une phrase plutôt que reconstruire artificiellement l’interprétation. Il existe alors une tension féconde entre spontanéité et maîtrise technique. Le studio ne corrige pas systématiquement le vivant, il l’organise. Cela explique aussi pourquoi les références à U2 ou David Bowie peuvent apparaître sans réduire Chukwalla à leurs silhouettes : ce qui rapproche ces univers tient davantage à une conception ample du rock, où l’espace sonore participe à la dramaturgie émotionnelle.
Quand un EP n’est pas seulement 3 chansons, mais un tout.
La véritable cohérence de July 2026 se révèle toutefois lorsqu’on cesse de considérer séparément les trois chansons. Le mouvement y change progressivement de fonction. Dans Song 5, il possède encore quelque chose de libérateur : voler, conduire, essayer permettent de s’opposer à la dégradation et au simple fait de « s’en sortir ». No Way Out introduit une fracture plus sévère, car la volonté ne suffit désormais plus à produire une direction. Une personne peut vouloir sortir et rester psychiquement immobile, non par absence de désir, mais parce que le doute transforme chaque possibilité en nouvelle interrogation. C’est ici que le projet devient plus substantiel : l’enfermement n’est pas nécessairement une absence de portes, il peut naître d’une incapacité à choisir laquelle franchir.
Something Sharper pousse cette logique jusqu’à une question presque existentielle, au sens précis du terme : que vaut une sécurité qui dispense progressivement de choisir ? La chanson ne glorifie pas frontalement le danger, elle met plutôt en crise l’idée selon laquelle le confort suffirait à produire une vie ressentie comme pleine. Il y a quelque chose de profondément humain dans cette contradiction. L’individu peut rechercher pendant des années une stabilité puis, une fois celle-ci obtenue, découvrir qu’elle ne répond pas à la question qu’il lui avait inconsciemment confiée. Le problème n’est alors plus « comment aller mieux ? », mais « que faire de cette liberté lorsque rien n’impose la direction ? ». July 2026 trouve ici son idée la plus forte : parfois, la sortie existe matériellement, seulement aucune destination ne possède encore assez de sens pour devenir un choix.
L’abondance de mots noie souvent l’essence.
Un peu comme Radio Company et le titre Sounds of Someday, July 2026 de Chukwalla dit beaucoup de choses, tient sur beaucoup de minutes avec quelques phrases, là où d’autres font de longues tirades, ce genre de songwriter dit beaucoup, et énormément, en quelques phrases.
L’émotion dans leur voix devient le relais de l’infinie mélancolie de l’existence.
L’émotion dans leur voix devient le relais de l’infinie mélancolie de l’existence. Chez Radio Company, quelques images suffisent pour faire du départ une question presque métaphysique : respirer, poursuivre sa route, regarder plus loin, tandis que la possibilité d’un « chez-soi » demeure suspendue à un jour qui n’existe pas encore. Chukwalla travaille une matière voisine, sans produire le même discours. Voler, conduire, fuir, chercher une sortie ou quelque chose de plus tranchant sont des actions simples dont la sémantique finit par dépasser le déplacement physique. Elles désignent cette nécessité très humaine de continuer lorsque la destination elle-même devient incertaine.
L’essentiel n’est alors plus dans la quantité de paroles, mais dans ce qu’elles laissent ouvert. La voix prend en charge cet espace laissé vacant, ses inflexions donnent une substance à ce que les mots ne définissent volontairement pas. C’est peut-être là que ces chansons touchent juste : elles n’expliquent pas la mélancolie, elles lui donnent suffisamment d’espace pour qu’elle devienne une expérience.
This review was made possible by SubmitHub
En savoir plus sur Direct-Actu le média de la pop culture et alternative
Subscribe to get the latest posts sent to your email.



