Meimuna – Aux gens du vide

Meimuna dévoile Aux gens du vide, une ballade méditative où folk et poésie française opposent le feu intérieur à ceux qui restent prisonniers de leur propre vide.

Méditative et presque ancienne dans sa manière de laisser les images venir avant les explications, Aux gens du vide possède quelque chose d’une chanson que l’on aurait pu transmettre oralement, puis transformer au fil des générations. Cyrielle Formaz ne cherche pourtant jamais l’imitation historique, elle travaille plutôt cette sensation de mémoire, avec une écriture contemporaine, qui parle de ce que l’on porte en soi, et surtout de ce dont certains ne parviennent jamais à se délester.

Fondé en 2016 par la chanteuse et guitariste Cyrielle Formaz, Meimuna évolue aux frontières de la folk anglo-saxonne et de la poésie française, dans une écriture où la fragilité n’empêche jamais une certaine densité. Après cinq EP, le projet suisse s’est produit en Chine, au Canada, en Allemagne ou encore en Europe de l’Est, en formation solo comme avec un orchestre pouvant atteindre onze musiciens. La tristesse du diable a également trouvé un écho jusqu’au Mexique et en Turquie.

Quand le vide des autres devient une manière de parler du vivant

Aux gens du vide s’adresse à ceux que la haine creuse, qui passent d’une ombre à l’autre, cherchent à éblouir ou semblent incapables d’habiter le silence. Ce vide n’est pourtant pas décrit comme une simple tristesse. Il devient presque une incapacité à sortir de soi, tandis qu’en face, le « feu dans les veines » dessine une autre manière d’exister, plus mouvante, sensible aux choses fragiles. Partir devient ainsi moins une fuite qu’une façon de préserver cette disponibilité au monde.

Méditative, on a beaucoup pensé à Chloé Plancoulaine en découvrant cette chanson, mais avec une production plus folklorique, dans le sens où l’on a des éléments qui nous ramènent à des classicismes régionaux. Le texte rappelle ces ballades de l’époque romane et médiévale, mais avec une touche de poésie plus contemporaine.

Il y a justement quelque chose de très ancien dans cette manière d’opposer des êtres par des éléments presque primitifs, le vent, le feu, la rivière, les ombres, comme si l’état psychique devait d’abord passer par la matière pour devenir compréhensible. Le vide n’est plus seulement une métaphore de l’absence, il traverse le corps sous la forme de courants d’air, tandis que la haine laisse physiquement un sillon dans le cœur. Cette corporalisation de l’affect donne aux paroles une étrange simplicité, très imagée, mais jamais décorative. Tout circule ou devrait circuler. Le vent traverse, l’eau emporte, le feu anime, et c’est précisément chez ceux qui refusent cette circulation que quelque chose semble se figer. Même la formule autour des feuilles et du vent vient perturber une causalité trop rationnelle : voir seulement le phénomène sans percevoir ce qui tremble derrière lui. La chanson travaille ainsi moins une opposition entre personnes heureuses et malheureuses qu’entre deux rapports au sensible. D’un côté, ceux qui acceptent encore d’être traversés par le monde, de l’autre, ceux dont l’intériorité semble avoir fini par prendre toute la place.

Les « gens du vide » ne seraient finalement pas ceux qui n’ont rien en eux, mais ceux qui sont tellement encombrés par eux-mêmes qu’il ne reste plus suffisamment d’espace psychique pour accueillir le paysage, le silence, la fragilité ou simplement l’altérité.

C’est également pour cela que le refrain est beaucoup moins lumineux qu’il pourrait en avoir l’air. Avoir « du feu dans les veines » ressemble à une déclaration d’énergie, pourtant cette énergie conduit à partir, à créer une distance avec ceux qui ne parviennent jamais à se débarrasser d’eux-mêmes. Cette dernière idée est probablement la plus dure, car elle déplace complètement la notion de vide : les « gens du vide » ne seraient finalement pas ceux qui n’ont rien en eux, mais ceux qui sont tellement encombrés par eux-mêmes qu’il ne reste plus suffisamment d’espace psychique pour accueillir le paysage, le silence, la fragilité ou simplement l’altérité.

Presque un paradoxe. La chanson ne construit cependant pas un grand procès moral, elle préfère une forme de désengagement, avec cette rivière placée dos à dos et cette décision de ne plus s’en faire. Même l’image « plus vous creusez et mieux je flotte » transforme l’agression en poussée inverse, comme si ce qui devait enfoncer finissait par produire de la flottabilité. Il y a quelque chose de très beau dans ce renversement, parce qu’il ne promet ni guérison spectaculaire ni victoire sur l’autre. Seulement la possibilité de ne plus lui donner la maîtrise de son propre mouvement. Et dans cette attention portée aux choses fragiles, Meimuna finit par défendre une sensibilité qui n’a rien d’une faiblesse : elle devient une capacité à voir ce que le bruit, l’ego et le désir d’éblouir rendent parfois invisible.


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