La frappe, Julien Gaspar-Oliveri nous immerge dans le vertige de l’effondrement psychique.

La Frappe de Julien Gaspar-Oliveri plonge dans les ravages de l’inceste et le retour d’un père qui fait imploser une fratrie.

Enzo (Diego Murgia), 19 ans, et sa sœur Carla (Romane Fringeli), 20 ans, vivent livrés à eux-mêmes depuis plusieurs années. Lorsque leur père Anthony (Bastien Bouillon) sort de prison, Enzo s’accroche à l’idée qu’une famille peut encore se reconstruire, quitte à fermer les yeux sur ce qui l’a détruite. Carla refuse cette possibilité et tente de maintenir son père à distance. Entre le désir presque viscéral de retrouver une figure paternelle et un traumatisme qui ne peut plus rester enfoui, Enzo se retrouve progressivement confronté à une vérité qu’il avait jusque-là gardée pour lui.

La chute libre d’une victime traitée d’une manière quasi naturaliste

Bastien Bouillon est terrifiant dans ce film de Julien Gaspar-Oliveri. Des micro-expressions, des regards, des silences qui glacent. Le casting réunit deux jeunes talents bruts : Diego Murgia, fragile, hanté et habité par les traumatismes qui n’arrivent plus à contenir silencieux. Quant à Romane Fringeli, elle marche sur le fil du rasoir, dit non et tente de tourner la page, mais ce père revient et vient progressivement faire s’effondrer le peu d’équilibre trouvé avec son frère… On retrouve également Héloïse Volle, que nous avions adorée dans Les filles du ciel. Une réalisation minutieuse où la dégradation et l’implosion des êtres se retrouvent filmées comme il est rarement le cas au cinéma !

La Frappe dérange parce qu’il ne construit pas Anthony comme une figure immédiatement monstrueuse, il le laisse reprendre une place de père, presque ordinaire, avec ce qu’elle suppose d’affection, de proximité et de séduction. C’est précisément là que quelque chose devient insupportable. Enzo ne revient pas simplement vers son agresseur, il cherche son père, ou plutôt la possibilité psychique qu’il puisse encore en avoir un. Le film installe ainsi une ambivalence particulièrement violente : reconnaître l’agression suppose aussi de faire s’effondrer la représentation paternelle à laquelle le jeune homme continue de s’accrocher. Carla suit le mouvement inverse. Elle pose la limite, refuse la reconstitution familiale et tente de protéger son frère, jusqu’à occuper une fonction qui dépasse celle d’une sœur. La fratrie se retrouve alors contaminée par ce que le père a produit, chacun cherchant une issue différente à une histoire pourtant commune.

Le traumatisme n’est pas transformé en démonstration spectaculaire, il apparaît dans une tension, une proximité devenue équivoque, une respiration, un silence trop long.

Cette chute se joue énormément dans les corps. Enzo peut sourire alors que son visage semble déjà raconter autre chose, comme si la parole, l’expression et l’état interne ne parvenaient plus à s’accorder. C’est là que le traitement quasi naturaliste prend toute sa force : le traumatisme n’est pas transformé en démonstration spectaculaire, il apparaît dans une tension, une proximité devenue équivoque, une respiration, un silence trop long. Le spectateur observe progressivement la désorganisation d’un garçon qui tente encore de maintenir ensemble deux représentations devenues incompatibles, celle du père aimé et celle de l’homme qui l’a agressé. Cette dissonance produit une forme de chute libre psychique. Plus Enzo cherche à restaurer le lien, plus ce qu’il voulait maintenir enfoui revient dans son rapport au père, à sa sœur et finalement à lui-même.

Le bruit participe également à cet étouffement. Dans cette famille, parler ne signifie pas nécessairement dire. Carla crie et s’oppose, Enzo se tait ou ment lorsqu’il parvient à parler, tandis que les non-dits continuent d’organiser les relations. Le silence devient presque une présence physique, quelque chose qui circule entre eux et empêche toute reconstruction réellement stable. Le film produit alors un inconfort assez rare : on ne regarde plus seulement les conséquences d’un inceste, on assiste au moment où les stratégies psychiques utilisées pour continuer à vivre ne suffisent plus. Enzo voudrait retrouver une famille, Carla voudrait empêcher qu’elle se reforme autour de celui qui l’a détruite. Entre ces deux positions, aucune réparation immédiate n’est possible.

Ce qui restera désormais à observer n’est pas la possibilité d’un retour à la famille d’avant, celle-ci n’existe déjà plus. Mais la manière dont Enzo et Carla pourront construire leurs propres limites après avoir si longtemps vécu autour de celles qui ont été transgressées. Ici, on nous laisse surtout face à une question douloureuse : après la parole et la confrontation, comment continuer à être frère et sœur lorsque chacun n’a ni le même rythme, ni la même stratégie pour survivre à une histoire commune ?

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Note : 5 sur 5.

2 septembre 2026 en salle | 1h 46min | Drame
De Julien Gaspar-Oliveri | 
Par Julien Gaspar-Oliveri, Claudia Bottino
Avec Diego Murgia, Bastien Bouillon, Romane Fringeli


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