Giuseppe Cucè – Estasi e veleno

Giuseppe Cucè transforme la confusion du monde contemporain en une fuite pop, entre images surréalistes, mélancolie et désir d’évasion.

Avec Estasi e veleno, Giuseppe Cucè choisit l’explosion pop pour raconter quelque chose de nettement moins léger : un monde devenu difficile à lire, où l’information, les symboles religieux, la télévision et l’absurde finissent par partager le même espace mental. Ça danse, ça déborde, parfois ça délire, pourtant derrière l’énergie demeure une mélancolie presque poisseuse.

Né à Catane dans les années 70, Giuseppe Cucè passe d’abord par la peinture puis la danse contemporaine avant de concentrer son travail sur l’écriture et la composition. Son parcours reste lié à une culture méditerranéenne et aux chants du sud, mais également à une recherche plus intérieure. Depuis 2008, sa collaboration avec le producteur artistique Riccardo Samperi nourrit notamment La Mela e il Serpente, album également publié par le label parisien Edina Music, puis présenté sur plusieurs scènes parisiennes.

Quand l’absurde devient une manière de regarder le réel

Estasi e veleno parle d’un individu saturé par ce qu’il voit du monde et qui finit par vouloir s’en extraire. Les actualités deviennent difformes, les références politiques, religieuses et populaires se télescopent, tandis que la réalité paraît perdre progressivement sa cohérence. Faire ses valises devient alors moins un départ touristique qu’une tentative de se débarrasser des blessures, du ressentiment et d’une forme de dégoût accumulé.

Une explosion pop qui appelle à se retrousser les manches et à profiter de la vie. Une mélancolie reste cependant présente dans les couplets, même si les refrains appellent à l’évasion. Cette contradiction donne justement au morceau une partie de sa force : la musique produit une impulsion presque physique tandis que les paroles organisent un univers où le discernement se dérègle.

Ici, on ne décrit pas simplement une société mensongère, il en mime la saturation cognitive. Journal, politique, télévision, religion, références populaires, Maya ivres, Homme-Araignée privé de rêve ou Dieu ne croyant plus en Jésus s’accumulent sans hiérarchie stable. L’image n’a plus besoin d’être crédible puisqu’elle reproduit une expérience devenue familière : recevoir tellement de représentations contradictoires que le vrai, le faux et le grotesque commencent à provoquer une même réaction émotionnelle. L’alphabet utilisé dans les refrains accentue ce phénomène. Il devrait classer, ordonner, remettre chaque chose à sa place ; il devient au contraire l’architecture d’un inventaire halluciné. C’est assez fin, car le désordre n’est pas seulement raconté, il contamine la forme même employée pour essayer de l’organiser. La misanthropie évoquée prend alors une coloration moins morale que défensive : quand tout devient bruit, l’autre, l’information et même les symboles censés structurer le réel peuvent finir par être ressentis comme une agression.

La fuite qui traverse la chanson ne résout pourtant rien. Faire les valises, jeter symboliquement les blessures et la rancœur au fond de la mer, chercher une autre vie ou une nuit débarrassée de la lutte et de la maladie dessinent un désir d’allègement psychique, mais l’univers mental emporté avec soi demeure contaminé. C’est là que le titre Estasi e veleno devient particulièrement juste : l’extase n’est jamais complètement séparée du poison. Même l’été ne suffit pas, même l’évasion s’épuise, même la philosophie finit par donner envie de partir. Il ne s’agit donc pas véritablement d’une prise de conscience suivie d’un passage à l’acte salvateur, plutôt d’une succession de tentatives pour retrouver une frontière supportable entre soi et le chaos extérieur.

La dernière image de l’absinthe vomie sur le sol détruit d’ailleurs toute possibilité d’idéaliser cette fuite. Après les étoiles et l’utopie, retour brutal au corps, au sol, à ce qui doit être expulsé. Psychologiquement, le geste est parlant : lorsque l’expérience ne peut plus être intégrée, elle est rejetée. La pop apporte alors une étrange respiration, presque une stratégie de survie. Elle ne nie pas la noirceur des couplets, elle lui donne un mouvement. Et parfois, quand le monde paraît avoir décidé de devenir complètement illisible, continuer à bouger constitue déjà une manière de ne pas lui abandonner toute la place.


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