La loi de Zeus dans L’Odyssée : pourquoi Christopher Nolan place la xenia au cœur du film

Christopher Nolan fait de la xenia, principe majeur de la mythologie grecque, l’un des fils conducteurs de L’Odyssée.

Aujourd’hui on revient sur un fil intéressant que Christopher Nolan a décidé de tirer jusqu’au bout dans L’Odyssée : le concept d’hospitalité, la xenia, dans la mythologie grecque. Derrière ce mot se dessine une manière ancienne de penser les rapports humains, à une époque où voyager signifie quitter son espace de protection et dépendre directement de personnes dont on ne connaît parfois ni les intentions, ni l’identité.

Le cinéaste s’est intéressé à cette logique en revenant au poème d’Homère et aux structures morales qui organisent son univers. Un choix important, car il permet de regarder L’Odyssée autrement que comme le récit spectaculaire d’un homme essayant de rentrer chez lui après la guerre de Troie. Christopher Nolan cherche aussi ce qui rend possible une société lorsque l’individu sort de son territoire familier et se retrouve à la merci d’un inconnu.

Matt Damon, Zendaya Odyssée movie
L’Odyssée : Photo Matt Damon, Zendaya © Universal Studios. All Rights Reserved.

La xenia, une hospitalité qui engage autant celui qui reçoit que celui qui arrive

Il faut d’abord sortir la xenia de notre conception contemporaine de l’hospitalité. Dans la Grèce ancienne, accueillir l’étranger n’est pas seulement une marque de politesse ou de générosité, c’est une norme sociale à dimension religieuse placée sous la protection de Zeus Xenios, Zeus protecteur des étrangers et des suppliants. Dans L’Odyssée, elle est définie comme une « amitié envers les invités », un code imposant hospitalité et générosité envers l’étranger. Celui qui l’enfreint, hôte comme invité, se couvre de honte et commet un blasphème. Cette coutume possède aussi une fonction politique et économique, puisqu’elle participe à la constitution d’alliances et de réseaux commerciaux.

La nuance est fondamentale : la loi de Zeus fonctionne dans les 2 sens. L’hôte doit recevoir l’étranger, lui offrir nourriture, protection et respect, avant même parfois de savoir précisément qui il est. L’invité doit en retour respecter la maison qui lui ouvre sa porte, son propriétaire, ses biens et les limites de ce qui lui est accordé. On retrouve ici une forme ancienne de réciprocité, très proche de ce que l’anthropologie étudiera bien plus tard dans les systèmes de don et de contre-don : recevoir crée une relation, donc des obligations. La xenia permet ainsi de produire de la confiance dans un monde où celui qui voyage sort littéralement de son groupe social et de son espace de sécurité.

La xenia protège l’étranger, mais elle l’oblige également. Pâris en offre l’un des exemples les plus célèbres : accueilli à Sparte par Ménélas, il profite de cette hospitalité avant de repartir avec Hélène. Quelle que soit la lecture retenue sur le consentement de celle-ci, la faute envers son hôte demeure : l’invité a utilisé la protection de la maison pour porter atteinte à celui qui l’avait reçu

C’est aussi pourquoi l’hospitalité traverse autant la culture populaire. Dans Le Seigneur des anneaux, l’accueil reçu à Fondcombe transforme un refuge en espace de restauration physique, politique et symbolique avant que le voyage reprenne. Dans Game of Thrones, George R. R. Martin radicalise encore cette vieille logique avec le droit de l’hôte : partager le pain et le sel crée une protection, et le massacre des Noces Pourpres devient particulièrement monstrueux parce que Walder Frey assassine des personnes qu’il vient précisément d’accueillir sous son toit. La série n’invente évidemment pas la xenia grecque sous un autre nom, mais utilise un mécanisme anthropologique comparable : l’hospitalité neutralise temporairement la violence parce qu’une société où l’on peut tuer celui qu’on vient de recevoir rend toute confiance impossible.

Cette dimension permet de comprendre pourquoi Christopher Nolan s’en empare. Il ne plaque pas une morale contemporaine sur Homère, il récupère une règle intelligible par les personnages antiques et la rend lisible pour le spectateur actuel. Son ambition revendiquée est justement de construire un univers ancien dont les comportements puissent être compris aujourd’hui, avec une tonalité moderne sans reproduire mécaniquement l’imagerie néoclassique attachée au péplum.

Polyphème et les prétendants : quand l’hospitalité se retourne contre celui qui la viole

Le Cyclope devient alors un cas beaucoup plus intéressant qu’un simple monstre placé sur la route d’Ulysse. Dans le film de Christopher Nolan, Ulysse et ses compagnons arrivent auprès de Polyphème parce qu’ils ont besoin de nourriture et de provisions. Ils le considèrent comme une créature monstrueuse, pourtant un élément décisif apparaît dans la lecture proposée par le cinéaste : c’est leur violation de la loi de Zeus, décrite comme le principe sacré de l’hospitalité, qui provoque sa réaction monstrueuse. Le déplacement moral est considérable. Ulysse reste confronté à un être terrifiant, cependant Christopher Nolan refuse de réduire la séquence au schéma rassurant du héros civilisé rencontrant une créature barbare.

Cette ambiguïté convient particulièrement à son cinéma. Ulysse est d’ailleurs présenté comme ingénieux et doté de principes, tout en étant capable de basculer moralement. Matt Damon incarne un homme revenant de Troie après avoir conçu un stratagème brillant mais dévastateur, désormais travaillé par le remords, ses propres démons et la perspective d’un examen de conscience. La xenia cesse donc d’être une règle décorative destinée à faire « grec ancien ». Elle devient un instrument permettant de déplacer constamment notre jugement : qui est l’agresseur, qui est l’hôte, qui abuse de l’autre et à quel moment une transgression autorise-t-elle réellement la suivante ?

Ce ne sont plus les maîtres de maison qui risquent de manquer à leurs obligations envers l’étranger, ce sont les invités qui transforment progressivement l’hospitalité reçue en prédation.

À Ithaque, le mécanisme s’inverse. Les prétendants occupent le palais d’Ulysse, consomment ses ressources, convoitent Pénélope et veulent obtenir le pouvoir. Antinoos, incarné par Robert Pattinson, est présenté dans le film comme le plus inquiétant d’entre eux, installé dans le palais et préparant un stratagème afin de forcer la reine à céder. Ici, ce ne sont plus les maîtres de maison qui risquent de manquer à leurs obligations envers l’étranger, ce sont les invités qui transforment progressivement l’hospitalité reçue en prédation. Pénélope se trouve même prisonnière de cette architecture sociale : elle subit des prétendants agressifs qu’elle ne peut simplement chasser en raison de l’étiquette du royaume.

La culture populaire connaît parfaitement cette angoisse du seuil franchi. Dans Funny Games, Michael Haneke en propose une version volontairement perverse : la politesse et les codes domestiques deviennent les premiers instruments permettant aux intrus de pénétrer dans l’espace familial avant de les détruire. Parasite de Bong Joon-ho travaille autrement l’intrusion et l’appropriation progressive du foyer, avec les rapports de classe en plus. Même Alien peut être lu par ce prisme, avec prudence : l’équipage fait entrer à bord un organisme extérieur et l’espace supposé protecteur devient précisément celui où la menace prospère. Ce n’est pas de la xenia au sens historique, bien sûr, c’est la persistance narrative d’une peur beaucoup plus ancienne : ouvrir sa porte suppose toujours d’accepter une part d’inconnu.

De la loi de Zeus à Christopher Nolan : une vieille règle qui produit encore nos récits

C’est peut-être ici que Christopher Nolan trouve son meilleur fil conducteur. L’Odyssée n’est pas seulement constituée de monstres célèbres, d’îles et de tempêtes, elle repose sur des structures narratives dont nous continuons à nous servir sans nécessairement connaître leur origine. Le cinéaste reconnaît lui-même avoir découvert en travaillant sur l’adaptation à quel point le texte avait irrigué son propre cinéma, tout en soulignant que ses mythes continuent d’exister lorsqu’ils sont réinterprétés dans des récits contemporains. C’est assez vertigineux : nous reconnaissons parfois Homère avant même de savoir que nous reconnaissons Homère.

La xenia possède en effet une efficacité dramatique presque mécanique. Un personnage arrive quelque part, quelqu’un décide de lui ouvrir ou non sa porte, une relation asymétrique apparaît puisque celui qui possède le lieu détient momentanément le pouvoir. Puis viennent la confiance, la dette, la réciprocité et éventuellement la transgression. La Belle et la Bête repose en partie sur une hospitalité refusée lorsque la vieille mendiante est rejetée et que cette faute entraîne la malédiction. Dans Harry Potter, la maison des Dursley constitue presque un négatif moderne de l’hospitalité : Harry y possède juridiquement un foyer sans réellement bénéficier des qualités protectrices traditionnellement associées au foyer. À l’inverse, la famille Weasley fait du Terrier un lieu où accueillir quelqu’un revient à l’intégrer provisoirement au groupe.

Christopher Nolan pousse cette logique vers quelque chose de plus moralement instable. Son Ulysse n’est pas construit comme une figure héroïque parfaitement étanche au doute : Hoyte van Hoytema explique que le film cherche l’identification avec cet homme autant par son désir de retrouver sa famille que par les dilemmes moraux et les questionnements éthiques rencontrés pendant son voyage. Le réalisateur conserve donc la puissance spectaculaire du mythe tout en ramenant constamment le récit vers des comportements humains identifiables. Il le dit lui-même : son cinéma consiste régulièrement à prendre des idées étranges et à les ancrer dans une réalité suffisamment cohérente pour que le spectateur accepte ensuite l’extraordinaire.

C’est là que la « loi de Zeus » devient cinématographiquement précieuse. Pas besoin de croire littéralement que Zeus observe chaque table où l’on sert le repas. Il suffit que les personnages y croient et qu’une société organise autour de cette croyance la honte, la dette, la protection et la sanction. La mythologie fonctionne alors comme une psychologie collective : elle donne une causalité surnaturelle à des mécanismes sociaux indispensables à la survie du groupe. Lorsque les règles sont respectées, l’étranger peut traverser le monde. Lorsqu’elles cessent de l’être, la maison, la grotte, le palais ou le navire peuvent devenir des pièges. Et depuis près de 3 000 ans, nos histoires continuent d’ouvrir cette même porte.

Il faudra désormais observer si le succès de L’Odyssée remet la xenia dans le vocabulaire culturel courant, comme certains films ont réactivé des mythes longtemps cantonnés aux cours de littérature. Christopher Nolan dispose ici d’un matériau rare : une notion antique suffisamment précise pour être étudiée, mais assez universelle pour continuer à produire des récits contemporains sans que le public en identifie toujours l’origine.


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