Trois Adieux, sublime, tragique et humain.

Trois Adieux : Isabel Coixet confronte l’amour, la maladie et le temps qu’il reste à vivre quand tout semblait déjà terminé.

Après une dispute presque banale, Marta (Alba Rohrwacher) et Antonio (Elio Germano) se séparent. Lui se réfugie dans son métier de chef, elle tente d’avancer avec cette rupture, jusqu’à ce que son corps impose une réalité autrement plus brutale. La maladie déplace alors les priorités, le rapport aux autres, mais aussi aux plaisirs ordinaires. Manger, écouter de la musique, désirer ou simplement partager un instant prennent une valeur nouvelle. Trois Adieux transforme ainsi une histoire de désamour en confrontation avec le temps, celui que l’on croyait avoir et celui qu’il reste réellement.

La vie, l’amour et le temps qu’il reste quand la maladie est là

Certaines ruptures semblent être la pire chose qu’il puisse être, mais parfois des drames de la vie nous ramènent à une autre manière de voir les choses. On se bat souvent pour des retranchements personnels, qui avec le recul deviennent futiles. L’autre nous a-t-il aimé ? Si c’est le cas, ça représente déjà tout !

Trois Adieux part précisément de ce déplacement d’échelle. Marta souffre d’abord d’une séparation, avec tout ce qu’elle entraîne de colère, de questionnements et de reconstruction mentale du passé. Puis son corps vient brutalement modifier la hiérarchie de ses préoccupations. La maladie grave ne fait pas disparaître la rupture, elle change sa valeur psychologique. Ce qui semblait occuper tout l’espace mental devient une partie d’une existence désormais pensée avec une limite temporelle concrète. Marta ne peut plus remettre indéfiniment à demain ses désirs, ses plaisirs ou même sa manière d’aimer. La mort reste présente, parfois presque silencieuse, tandis que la vie reprend paradoxalement de la place.

Nour films ©

Ce changement passe beaucoup par les sensations. La nourriture retrouve du goût, la musique atteint Marta différemment, le désir réapparaît, comme si l’annonce de la maladie produisait une désautomatisation du quotidien. On mange tous les jours sans nécessairement penser que l’on mange, on écoute sans toujours entendre, on aime parfois en considérant implicitement que le temps permettra de réparer demain ce qui n’a pas été dit aujourd’hui. Marta perd progressivement cette illusion. Une glace peut alors devenir importante, non par sa valeur matérielle, mais parce que l’expérience possède désormais une possibilité de dernière fois. Le spectateur est placé dans une position inconfortable : il connaît lui aussi la finitude, simplement il peut encore faire comme s’il l’ignorait.

Antonio possède à ce titre une fonction essentielle. Son refuge dans la cuisine traduit une autre stratégie d’adaptation : face à la séparation, l’activité permet de maintenir une continuité lorsque l’intime s’effondre. L’amour entre Marta et lui cesse pourtant d’être une simple question de couple à sauver ou à perdre. Il devient la trace de quelque chose qui a réellement existé, malgré les conflits, les maladresses et ce que chacun n’a pas su donner à l’autre. La maladie impose alors une question autrement plus vertigineuse que « qui avait raison ? » : que reste-t-il d’une relation lorsque le temps nécessaire pour régler les comptes lui-même devient précieux ? C’est ici que le film touche juste, sans nécessairement effacer les blessures. Pardonner n’est pas nier ce qui s’est passé, c’est parfois décider de la place que cette souffrance mérite encore d’occuper dans le temps disponible.

Les 3 adieux, comment préparer le grand voyage.

Galatea Bellugi, Alba Rohrwacher, Silvia D’Amico, Francesco Caril et Elio Germano incarnent des personnages qui forment un microcosme illustrant les valeurs de l’âme et de la société.

Autour de Marta se constitue moins une communauté idéale qu’un ensemble de relations permettant de mesurer différentes manières d’exister avec l’autre. Silvia, Antonio, Elisa ou Agostini ne peuvent évidemment pas vivre l’épreuve à sa place. Ils peuvent cependant continuer à produire du lien, et cette différence est fondamentale. La maladie individualise brutalement l’expérience, puisque personne ne peut mourir pour quelqu’un d’autre, tout en révélant simultanément notre dépendance affective au groupe. L’autonomie absolue trouve ici sa limite : face à la finitude, l’individu demeure un être social qui existe également dans le regard, les gestes, les souvenirs et l’affection des autres.

Les 3 adieux peuvent dès lors se lire moins comme 3 séparations strictement matérielles que comme 3 renoncements psychiques. Marta doit quitter une certaine représentation de son couple, renoncer à l’idée d’un temps disponible sans véritable échéance, puis abandonner progressivement cette version d’elle-même construite pour un futur qui paraissait acquis. Ce n’est pas encore mourir. C’est réorganiser son existence en intégrant la mort à l’intérieur du champ du pensable, processus qui modifie nécessairement la valeur du présent. Même se nourrir participe de cette reconstruction : les 3 bols dont provient le titre original renvoient à la possibilité de recommencer à manger lorsque cela semblait devenu impossible, le rite quotidien devenant alors une ressource de survie.

Le « grand voyage » se prépare ainsi au milieu des vivants. Non pas en répétant constamment la mort à venir, ce qui reviendrait finalement à mourir psychiquement avant l’heure, mais en acceptant que certains liens puissent changer de forme sans perdre toute leur valeur. Pour Marta comme pour ceux qui l’entourent, l’adieu devient alors un travail relationnel : celui qui part doit progressivement lâcher ce qu’il ne pourra conserver, ceux qui restent doivent apprendre qu’aimer quelqu’un ne donne aucun pouvoir sur sa disparition.

La Corée, un ailleurs encore possible

Pour Marta, la Corée représente d’abord cet ailleurs que l’on garde dans un coin de sa tête en pensant avoir le temps. Un projet, une curiosité, presque une possibilité abstraite parmi toutes celles que permet théoriquement une vie longue. La maladie bouleverse cette temporalité. Dès lors que l’avenir n’est plus garanti, la Corée cesse d’être uniquement une destination pour devenir la représentation concrète de ce qui pourrait ne jamais être vécu. Ce déplacement est psychologiquement important : Marta ne rêve pas nécessairement d’une autre existence, elle mesure ce qu’il reste encore possible d’expérimenter dans la sienne.

Cet ailleurs prend également une valeur symbolique face à son quotidien romain. Partir signifie encore pouvoir choisir, se déplacer, découvrir, désirer quelque chose qui n’appartient ni à la maladie ni à la rupture avec Antonio. La Corée devient ainsi une projection vers l’avant alors que son corps lui impose précisément de penser à la fin. C’est tout le paradoxe de Marta : savoir que le temps se réduit réactive son désir d’avenir. Le voyage n’efface pas la mort, il lui oppose encore une possibilité, celle de rester vivante tant qu’il existe quelque chose à attendre.

Ce film nous rappelle que vivre est quelque chose de difficile quand on pense avoir tout le temps. Pourtant, quand ce n’est plus le cas, nos montagnes deviennent de simples vallées que l’on peut franchir sans mal. Trois Adieux confronte ainsi le spectateur à une mécanique humaine assez paradoxale : l’impression d’avoir du temps nous permet de repousser, de ruminer, parfois de transformer des blessures en territoires que l’on refuse d’abandonner. Lorsque l’horizon se rapproche, cette économie psychique perd une partie de son sens. Il ne s’agit pas de prétendre que la maladie rend la vie plus belle, encore moins qu’elle résout les conflits, mais qu’elle change brutalement leur échelle. Reste alors ce qui a été vécu, les liens que l’on a construits et cette question beaucoup moins confortable : pourquoi faut-il parfois manquer de temps pour enfin comprendre sa valeur ?

Reste une question que le film laisse volontairement au spectateur : que deviennent ceux qui restent lorsque la personne malade a, elle, commencé à apprivoiser son départ ? L’après-Marta ouvre un autre temps psychologique, celui des survivants, où les gestes ordinaires, les lieux et même la nourriture pourront devenir des supports de mémoire. La mort arrête une existence, beaucoup moins facilement les relations construites autour d’elle.

____

Note : 3.5 sur 5.

2 septembre 2026 en salle | 2h 00min | Drame
De Isabel Coixet | 
Par Enrico Audenino, Isabel Coixet
Avec Alba Rohrwacher, Elio Germano, Galatea Bellugi
Titre original Tre Ciotole


En savoir plus sur Direct-Actu le média de la pop culture et alternative

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Et vous, vous en pensez quoi ?

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Découvrez comment les données de vos commentaires sont traitées.