L’agenda d’autrui n’est pas une salle d’attente

La politesse ne consiste pas seulement à dire bonjour, merci ou pardon. Elle suppose aussi de reconnaître que le temps d’autrui possède une valeur. Or, à force de messages tardifs, de rendez-vous flottants et de confirmations repoussées, cette évidence semble parfois s’effacer.

À l’heure des smartphones et des messageries instantanées, notre rapport au temps s’est pourtant assoupli jusqu’à parfois transformer l’attente en norme. Que disent ces nouvelles habitudes de notre manière de considérer la disponibilité des autres ? La politesse ne se limite pas aux formules de courtoisie. Respecter l’agenda d’autrui, confirmer un rendez-vous et prévenir suffisamment tôt participent aussi aux règles élémentaires de la vie sociale. Quid des changements entraînés par le smartphone et la multiplication des canaux de communication.

Le rendez-vous, cette petite architecture sociale

Pendant longtemps, fixer un rendez-vous revenait à conclure une sorte de contrat informel. Une heure et un lieu suffisaient. Avant le téléphone portable, impossible de prévenir cinq minutes avant que l’on aurait finalement trente minutes de retard, encore moins de maintenir pendant plusieurs jours une invitation dans un état intermédiaire, quelque part entre le projet et l’hypothèse. Cette contrainte technique produisait paradoxalement une discipline sociale : puisqu’il était difficile de modifier les plans au dernier moment, chacun devait anticiper.

Le smartphone a bouleversé ce rapport au temps. Il facilite formidablement l’organisation, tout en autorisant son contraire. Un rendez-vous peut désormais rester en suspens jusqu’à la veille, voire jusqu’au jour même, parce qu’un message permettra toujours de confirmer, déplacer ou annuler. L’outil qui devait simplifier la coordination rend ainsi possible une forme de procrastination relationnelle.

Le problème apparaît lorsque cette souplesse devient asymétrique. L’un garde son emploi du temps ouvert, tandis que l’autre doit prévoir son trajet, organiser sa journée, parfois acheter un billet ou refuser une autre proposition. Celui qui ne confirme pas conserve toutes ses possibilités. Celui qui attend supporte seul le coût de cette indécision. Ce n’est alors plus simplement une question d’organisation, mais de considération.

De Friends à Seinfeld, quand les codes sociaux deviennent matière à récit

La culture populaire s’est depuis longtemps amusée de ces minuscules infractions sociales. Des séries comme Seinfeld ont même construit une partie de leur mécanique comique autour de règles rarement écrites : combien de temps peut-on faire attendre quelqu’un ? Quand une invitation devient-elle réellement un engagement ? Jusqu’où peut-on modifier une soirée sans devoir consulter ceux qui étaient initialement conviés ?

Dans Friends, une grande partie de la sociabilité repose encore sur un principe devenu presque pittoresque : lorsqu’un personnage annonce qu’il sera quelque part, les autres peuvent raisonnablement supposer qu’il y sera. Les intrigues jouent précisément avec les retards, les oublis et les changements de programme parce qu’ils constituent des transgressions identifiables. Le rire suppose une norme préalable.

Notre époque a rendu cette norme plus floue. Les messageries instantanées entretiennent l’impression que tout demeure modifiable puisque chacun reste théoriquement joignable. Pourtant, être joignable ne signifie pas être disponible. Et consulter un message ne restitue ni les heures réservées, ni les occasions refusées, ni l’organisation construite autour d’un rendez-vous.

La politesse contemporaine devrait peut-être commencer là : comprendre que la flexibilité technologique n’abolit pas les contraintes matérielles. Plus on dispose d’outils permettant de prévenir facilement, moins l’absence de réponse devient excusable.

À un moment, la politesse élémentaire consiste aussi à comprendre que l’agenda d’autrui n’est pas une salle d’attente. Confirmer, prévenir ou simplement répondre ne relève pas d’un cérémonial désuet. C’est reconnaître que derrière une date inscrite dans un téléphone se trouve une personne qui organise réellement son temps. Et le temps, contrairement à un message, ne peut pas être renvoyé plus tard.


En savoir plus sur Direct-Actu le média de la pop culture et alternative

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Et vous, vous en pensez quoi ?

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.