Cosmopolis, un huis clos de sexe, de crime et d’argent.

Dans Cosmopolis, David Cronenberg enferme Robert Pattinson dans une limousine devenue le théâtre d’une dérive où argent, sexe et violence se confondent. Le milliardaire traverse un monde d’automates tandis que toute morale et toute émotion semblent progressivement se dissoudre. Il observe la lente désagrégation de son rapport au monde.

Dans un New York paralysé par la visite du président des États-Unis, Eric Packer (Robert Pattinson), jeune milliardaire de la finance, traverse Manhattan dans sa limousine pour une obsession presque dérisoire : se faire couper les cheveux. Autour de lui, la ville s’agite, son empire financier s’effondre et la menace d’un assassinat se précise. Pourtant, il poursuit sa route, reçoit collaborateurs et amantes, croise sa femme Elise Shifrin (Sarah Gadon) et semble regarder sa propre chute avec une étrange distance. En 24 heures, l’homme qui pouvait presque tout contrôler se confronte à ce qui lui échappe.

Un film de genre sur la lassitude des gens ayant déjà tout

On a une voiture, un homme qui ne sort pas sauf pour manger au restaurant chinois et au grill japonais. Il sort parfois à l’hôtel pour baiser des filles de la rue, même si dès le début il le fait dans sa voiture avec une femme d’âge mûr. Cosmopolis, c’est le crime, la déchéance d’un homme tout-puissant, qui cherche sans cesse le frisson. Pour lui plus rien n’a de sens, ni la morale, ni la religion.

Cosmopolis : Photo Robert Pattinson, Sarah Gadon © Stone Angels

En opposition à sa médiocrité, on a des hommes-robots, des femmes automates qui frôlent les émotions, les champs contre champs ne respectant pas la règle en vigueur provoquent une sorte de détachement entre les mots et l’image.

Robert P, reste lui-même, émotionnellement fort à certains passages torrides et son surjeux sur d’autres scènes ne semble pas apporter grand chose. On note au passage la beauté troublante de Sarah Gadon qu’on avait découverte dans Dream house ou A dangerous method, qui se montre l’opposée du personnage du milliardaire.

Cette lassitude donne à Cosmopolis sa mécanique psychologique la plus dérangeante. Eric Packer ne cherche plus réellement le plaisir, il cherche quelque chose capable de produire encore une sensation. L’argent a cessé d’être pour lui un moyen d’obtenir ce qu’il désire puisqu’il lui permet précisément de ne plus rencontrer d’obstacle. Sexe, pouvoir, spéculation ou violence deviennent ainsi des variations d’une même tentative pour réintroduire de l’incertitude dans une existence où presque tout peut être acheté, anticipé ou commandé. Même l’effondrement de sa fortune provoque un paradoxe : plus sa vie se disloque, plus il paraît se libérer de la maîtrise qui organisait son existence.

La limousine matérialise parfaitement cette coupure. Eric traverse New York sans véritablement appartenir à la ville qu’il traverse. Les collaborateurs entrent, parlent, livrent leurs données puis disparaissent, comme si les relations humaines reproduisaient le fonctionnement d’une interface. Dehors, la foule existe, proteste et menace. Dedans, le monde reste filtré par les écrans, l’argent et un langage financier devenu presque autonome. Eric sait manipuler des mécanismes abstraits avec une efficacité extraordinaire, pourtant cette intelligence ne lui donne aucune compétence particulière pour habiter le présent. La richesse devient alors moins un privilège qu’un dispositif d’isolement : tout arrive jusqu’à lui, sans qu’il ait besoin d’aller véritablement vers les autres.

C’est aussi ce qui rend sa trajectoire progressivement morbide. Le danger possède une propriété que son argent ne peut pas totalement neutraliser : il demeure imprévisible. La menace d’assassinat finit presque par offrir ce que le sexe et la fortune ne produisent plus, la possibilité d’un événement irréversible. Le spectateur se retrouve ainsi devant un homme qui perd énormément sans réagir selon les codes attendus de la perte. Cette anomalie émotionnelle crée le malaise. Dans Cosmopolis, posséder tout n’aboutit pas simplement à vouloir davantage. Cela peut conduire à rechercher ce qui résiste encore à la possession, jusqu’à faire de sa propre destruction l’une des dernières expériences qui ne puisse être entièrement consommée.

Un film d’auteur sur la lassitude existentielle

La lassitude dans ce film n’est plus celle d’un homme qui s’ennuie simplement parce qu’il est riche. Eric Packer appartient à une catégorie d’individus qui ont tellement dépassé les contraintes ordinaires qu’ils finissent par vivre en dehors du monde commun. La finance lui permet de manipuler des sommes gigantesques depuis une limousine tandis que d’autres subissent concrètement les conséquences de ce système. Il ne traverse plus la société, il la regarde depuis son aquarium. Les petits gens deviennent presque des fourmis, une masse visible derrière les vitres, parfois gênante, parfois amusante, rarement considérée comme composée d’individus ayant la même densité d’existence que lui.

C’est ici que l’oeuvre prend une dimension plus profondément existentielle. Quand l’argent permet de supprimer l’attente, le manque et une grande partie de la frustration, que reste-t-il pour éprouver sa propre existence ? Eric appartient aux rois du monde, pourtant cette toute-puissance produit moins de satisfaction qu’une forme d’anesthésie. Il faut désormais provoquer l’événement. Le chaos devient stimulant parce qu’il introduit enfin une résistance dans un univers où tout était devenu disponible. Cette situation donne également au rapport de classe quelque chose de particulièrement cruel : ceux qui disposent du pouvoir nécessaire pour dérégler le monde peuvent observer les conséquences depuis des espaces protégés, tandis que ceux qui n’ont aucune prise sur ces décisions en deviennent le spectacle vivant. Le film montre d’ailleurs les protestataires comme une manifestation du système lui-même, jusque dans leur confrontation avec Wall Street.

Eric finit ainsi par traiter le réel comme une expérience destinée à rompre son ennui. Les corps, les employés, les amantes, les passants et même la violence deviennent des stimulations successives. Il ne cherche plus tellement à posséder puisqu’il possède déjà. Il cherche à ressentir. C’est peut-être la perversité sociale la plus noire de Cosmopolis : lorsque les puissants ont épuisé les plaisirs ordinaires, le monde des autres peut devenir leur dernier terrain de jeu.

_____

Note : 2 sur 5.

25 mai 2012 en salle | 1h 48min | Drame
De David Cronenberg | 
Par David Cronenberg
Avec Robert Pattinson, Juliette Binoche, Sarah Gadon


En savoir plus sur Direct-Actu le média de la pop culture et alternative

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

5 réflexions sur “Cosmopolis, un huis clos de sexe, de crime et d’argent.”

    1. Je pense que ce film cosmopolis fait parti des films où le réalisateur s’est fait plaisir avant de chercher à faire plaisir au public.

Et vous, vous en pensez quoi ?

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Découvrez comment les données de vos commentaires sont traitées.