Avec Autiste et fier, Elvis Pastafiglia publie un témoignage sur l’autisme et ces différences que l’autonomie peut rendre invisibles.
Certaines différences se repèrent immédiatement, d’autres se logent dans un décalage beaucoup moins perceptible entre ce qu’une personne donne à voir et ce qu’elle vit réellement. L’autisme appartient parfois à cette seconde catégorie, particulièrement lorsque les signes attendus par l’imaginaire collectif ne correspondent pas au fonctionnement de la personne concernée. Dans Autiste et fier : Mon témoignage pour mieux comprendre, Elvis Pastafiglia choisit précisément le témoignage pour déplacer le regard. Il ne s’agit pas seulement de raconter une trajectoire, mais d’interroger la manière dont une société évalue la différence à partir de comportements observables, avec tout ce que cette grille laisse nécessairement hors champ.
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Quand la compétence devient paradoxalement une preuve contre le handicap
Le témoignage d’Elvis Pastafiglia met le doigt sur une mécanique sociale particulièrement retorse. Avant qu’un diagnostic ne soit posé, certains comportements sont interprétés comme des défauts individuels : trop sensible, solitaire, direct, intense, rigide, compliqué, susceptible ou simplement « bizarre ». La norme fonctionne ici comme une grille implicite, celui qui s’en éloigne étant sommé de fournir davantage d’efforts pour s’y conformer. Une fois l’autisme connu, le raisonnement peut pourtant s’inverser sans devenir plus juste. Parler avec aisance, soutenir le regard, travailler, avoir des enfants, faire de la musique ou monter sur scène deviennent autant d’arguments utilisés pour relativiser le handicap.
C’est là que se construit le paradoxe central décrit par l’auteur : l’échec est facilement attribué à un manque d’effort, tandis que la réussite devient la preuve qu’aucune aide particulière ne serait nécessaire. Or une compétence observable renseigne sur le résultat obtenu, pas sur son coût cognitif. Donner une conférence peut demander des heures de préparation et nécessiter ensuite un isolement prolongé. Une interaction apparemment fluide peut également mobiliser une analyse permanente des réactions, des comportements attendus et des règles sociales. L’extérieur observe la performance accomplie, rarement la dépense énergétique qui l’a rendue possible.
Plus le camouflage fonctionne, plus cette dépense disparaît du regard collectif. L’adaptation devient alors étrangement punitive : la personne apprend suffisamment bien à composer avec son environnement pour que les stratégies développées contre ses difficultés servent finalement à contester ces mêmes difficultés.
Derrière « l’autisme de haut niveau », des capacités qui fluctuent
Elvis Pastafiglia conteste justement l’expression « autisme de haut niveau », dont le référentiel reste particulièrement fragile. De quel « niveau » parle-t-on ? De langage, d’intelligence, d’autonomie apparente, d’insertion professionnelle ou de capacité à rendre socialement invisibles certaines difficultés ? Une même personne peut donner une conférence et ne pas parvenir à téléphoner, monter devant plusieurs centaines de spectateurs et être submergée dans un magasin, écrire un livre puis ne plus avoir les ressources nécessaires pour préparer un repas lorsqu’elle est épuisée. Il n’y a aucune contradiction clinique ou fonctionnelle dans cette coexistence.
Les capacités varient avec la fatigue, le bruit, l’environnement, les imprévus, la charge mentale ou encore le sentiment de sécurité. Une action accomplie hier n’établit donc pas automatiquement la possibilité de la reproduire aujourd’hui dans les mêmes conditions. Cette variabilité échappe facilement à une conception linéaire de l’autonomie, où savoir réaliser une tâche signifierait pouvoir constamment la réaliser, sans médiation ni coût supplémentaire. L’autonomie peut au contraire reposer sur des stratégies acquises, des aménagements personnels et une dépense énergétique considérable.
Le livre défend ainsi une distinction essentielle entre compétence et besoin d’accompagnement. Être autonome n’annule pas une situation de handicap, comme être sociable n’empêche pas l’épuisement provoqué par certaines interactions, et être heureux n’interdit pas d’être régulièrement submergé. Reconnaître cette coexistence évite surtout une alternative assez brutale : devoir paraître incapable pour obtenir de l’aide, ou renoncer à cette aide dès lors que ses compétences deviennent visibles.
La question qui demeure concerne désormais le regard porté sur les besoins réels plutôt que sur leur visibilité. École, emploi, soins ou vie sociale restent largement organisés autour de capacités supposées constantes. L’enjeu sera donc d’observer si les pratiques d’accompagnement évoluent vers une évaluation plus fine des situations, sans attendre l’épuisement ou l’effondrement pour considérer qu’un aménagement était nécessaire.
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