Avec walls, Steve Stout et blondfire explorent ces protections intimes que l’amour voudrait traverser sans pouvoir simplement les effacer.
Il y a des chansons qui installent leur émotion avant même qu’on en saisisse précisément les paroles. walls appartient à cette catégorie, avec une douceur presque cotonneuse qui ne cherche pourtant jamais à neutraliser ce qu’elle raconte. Steve Stout et Erica Driscoll installent un dialogue où la proximité affective se heurte à quelque chose de moins visible : ce que l’autre conserve derrière lui.
Steve Stout est un auteur-compositeur et producteur installé à Nashville, où il possède Shabby Road Studio. Ancien musicien accompagnateur pour Lifehouse et blondfire, il développe désormais son propre projet tout en produisant d’autres artistes. i wanna buy a beach house, son troisième album, marque une ouverture de son habituelle méthode DIY vers plusieurs collaborations, dont Hiss Golden Messenger, Jason Wade ou Erica Driscoll. Cette dernière retrouve ici l’artiste après leur histoire musicale commune à Los Angeles.
Derrière les murs restent encore les traces
walls parle d’une personne devenue difficilement accessible, comme si une partie de sa vie affective demeurait volontairement protégée derrière une architecture intérieure. Celui qui s’exprime ne cherche pourtant pas simplement à obtenir des réponses. Il veut comprendre ce que l’autre perçoit, adopter momentanément son regard et l’aider à retrouver une femme évoquée par les paroles, sans prétendre pouvoir accomplir ce chemin à sa place. Le mur devient alors moins une frontière qu’une protection construite avec le temps.
Il y a une mélancolie dans la voix, quelque chose de nostalgisant dès la première écoute. Elle est d’autant plus intéressante qu’elle ne transforme jamais cette volonté de « faire tomber les murs » en conquête affective. La chanson choisit au contraire une position plus inconfortable, celle de quelqu’un qui voudrait atteindre l’autre tout en comprenant progressivement que l’intimité ne donne aucun droit d’entrée. Vouloir regarder à travers ses yeux constitue alors un déplacement essentiel : comprendre suppose ici de renoncer momentanément à son propre système d’interprétation. Le mur n’est plus seulement ce qui empêche la relation, il devient une stratégie de protection dont il faut saisir la fonction avant d’espérer la voir disparaître.
Cette nuance justement évite au morceau le piège du sauvetage sentimental, parce que l’aide proposée reste suspendue au mouvement de celui qui s’est enfermé. Même l’image des couloirs assombris conduisant vers quelque chose de plus lumineux ne promet aucune guérison automatique. Elle suggère plutôt un passage, avec ce qu’il implique d’incertitude et de décision. Steve Stout et Erica Driscoll donnent ainsi à la mélancolie une fonction particulière : elle n’est pas seulement le regret de ce qui fut, elle devient la conscience sensible de ce qui demeure inaccessible tant que l’autre n’accepte pas lui-même d’en ouvrir l’accès.
L’image du papier peint recouvert donne cependant au morceau sa véritable profondeur. On peut repeindre, masquer, réorganiser l’apparence d’une vie, les plis continuent de travailler sous la surface et finissent par révéler ce qui était là auparavant. C’est une métaphore presque matérielle de la mémoire autobiographique : les expériences anciennes ne restent pas nécessairement présentes sous forme de souvenirs conscients, elles peuvent persister dans les conduites d’évitement, les défenses ou la manière d’organiser une relation. Les « jolies lumières » entourant cette vie secrète prennent alors une ambiguïté intéressante. Elles peuvent embellir ce qui est montré sans nécessairement modifier ce qui se joue derrière. La chanson ne condamne pourtant jamais cette dissimulation, elle semble reconnaître qu’une protection a probablement eu sa nécessité avant de devenir une prison. C’est précisément là que walls touche quelque chose de personnel sans chercher l’universalité facile : chacun peut modifier son décor, reconstruire son identité sociale ou affective, parfois même croire avoir définitivement quitté une ancienne version de soi, sans que celle-ci cesse entièrement d’infléchir le présent. Faire tomber les murs signifie dès lors davantage qu’accepter l’amour d’un autre. Cela suppose de décider ce qui mérite encore d’être protégé et ce qui, devenu inutile, empêche désormais d’avancer. Une chanson douce dans sa forme, beaucoup moins confortable dans ce qu’elle laisse apparaître sous le papier peint.
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