Gareth Inkster – Domino


Avec Domino, Gareth Inkster transforme notre besoin de comprendre le monde en une question vertigineuse : sommes-nous encore debout ou déjà en train de tomber ?

Gareth Inkster possède ici une étrange douceur pour parler d’un vertige qui l’est beaucoup moins. Domino observe ce moment où comprendre ne suffit plus, où les structures utilisées pour organiser le réel deviennent elles-mêmes labyrinthiques. La chanson ne cherche pourtant pas la panique. Elle installe presque sereinement l’idée qu’accepter de ne pas tout maîtriser peut aussi devenir une forme d’apaisement.

Musicien, auteur, interprète et producteur installé à Hamilton, Gareth Inkster développe une approche indépendante où formation classique et sensibilité pop se rencontrent. Actif au sein de la scène locale, il a notamment travaillé ou joué avec Walk off the Earth, Monster Truck, Golden Feather, Scott Orr ou Timid the Brave. Il écrit, interprète, enregistre et mixe lui-même Domino, morceau d’ouverture d’un prochain EP dont il assume ainsi presque toute la construction artistique.

Quand chercher l’ordre finit par révéler le vertige

Domino part d’une idée assez simple, presque inquiétante dès qu’on la regarde longtemps : et si l’ordre que nous percevons n’était compréhensible qu’en surface ? Les motifs, cartes et labyrinthes deviennent les différentes manifestations d’un même besoin humain, donner une structure à ce qui arrive. L’image du domino déplace ensuite la question vers notre propre autonomie : sommes-nous des éléments encore immobiles dans un système ou la chute a-t-elle déjà commencé sans que nous en ayons conscience ?

Il y a quelque chose de calme et apaisant, même si le fond semble torturé. C’est probablement là que Domino trouve sa tension la plus intéressante, Gareth Inkster ne met pas en musique une lutte spectaculaire contre le chaos, il laisse progressivement apparaître l’épuisement produit par la volonté de tout comprendre. Être découpé en rubans puis recomposé, se perdre dans des motifs dont l’organisation semble profonde sans devenir totalement intelligible, ce sont des images de dépossession. Elles disent quelque chose de plus précis qu’une simple vulnérabilité : l’individu accepte que la cohérence de ce qu’il vit puisse lui échapper. Même les cartes, normalement faites pour guider, deviennent des labyrinthes. Jolie cruauté cognitive, l’outil censé réduire l’incertitude finit par la produire. Cette contradiction donne aux paroles leur véritable profondeur, car notre cerveau fonctionne précisément en recherchant des régularités, des causalités, des structures capables de rendre l’expérience prévisible. Ici, plus celui qui parle cherche le motif général, plus celui-ci semble reculer. Le calme musical prend alors un sens presque paradoxal : il n’efface pas l’angoisse, il cesse simplement de lui résister.

Renoncer à comprendre la totalité ne signifie donc pas renoncer à agir.

L’image du domino pousse cette réflexion ailleurs, vers une question plus existentielle au sens strict : quelle part de nos choix nous appartient lorsque nous évoluons dans des systèmes déjà constitués ? Famille, société, relations, expériences passées composent des enchaînements dont personne ne maîtrise entièrement le commencement ni les conséquences. La distinction entre attendre de tomber et être déjà en train de tomber devient alors essentielle. Dans le premier cas subsiste l’illusion d’un instant stable avant l’événement ; dans l’autre, l’action est engagée et la conscience arrive en retard. Pourtant, la chanson ne bascule pas dans un déterminisme désespéré. Son geste le plus singulier consiste au contraire à transformer la reddition en possibilité de soulagement : s’ouvrir sans être déchiré, tendre vers quelqu’un, espérer devenir encore quelqu’un en vieillissant. Renoncer à comprendre la totalité ne signifie donc pas renoncer à agir. C’est peut-être même l’inverse. Lorsque l’ordre général demeure inaccessible, il reste encore la relation, la confiance et ce que l’on choisit d’offrir de soi. Le domino appartient au système, certes, mais jusqu’à sa chute il demeure aussi une pièce singulière de celui-ci.


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