Avec Shanghai, Sophie de Quay transforme l’expatriation en déplacement intérieur, entre perte des repères, rencontre de l’autre et retour vers soi.
L’expatriation possède une étrange ambiguïté. Elle permet de quitter un environnement, parfois de rompre avec ses habitudes, sans garantir que ce déplacement géographique produise réellement une transformation intérieure. Avec Shanghai, Sophie de Quay part précisément explorer cet espace entre ce que l’on abandonne, ce que l’ailleurs bouleverse et ce qui demeure malgré la distance.
Sophie de Quay entretient avec la Chine une relation qui dépasse largement le cadre de cette chanson. Après une enfance à Singapour, un premier voyage en Chine à 8 ans puis des études de sinologie et de mandarin à l’Université de Genève, elle effectue un stage de neuf mois à Shanghai. Avec Simon Jaccard, son binôme artistique et mari, elle a depuis donné plus de 300 concerts dans 21 pays, dont cinq tournées chinoises. Cette nouvelle version réunit sa voix à celle du baryton Yu Di, en français et en mandarin.
Partir très loin pour réduire la distance avec soi
Shanghai raconte moins la découverte d’une ville que ce qu’un changement brutal d’environnement peut produire sur la perception de soi. Les habitudes cessent momentanément de fonctionner comme des évidences, les codes sociaux changent, la langue elle-même devient étrangère. Sophie de Quay transforme alors l’expatriation en expérience de décentrement : l’ailleurs désorganise les repères suffisamment longtemps pour permettre de regarder autrement ce qui semblait auparavant constituer une identité stable.
En écoutant cette chanson, on a comme une révélation. On découvre une réponse positive de la chanson Partir ou rester de Calogero. Il exprimait l’idée qu’on ne faisait que tenir la distance, on se battait contre la montre et contre nous-mêmes. Oubliant de se donner le temps et l’occasion de se voir tels que nous sommes. Une forme de lutte existentielle contre l’aliénation d’une addiction à la friction entre notre égo et le monde extérieur. Ce rapprochement devient particulièrement intéressant parce que les deux chansons semblent partir d’un même malaise pour expérimenter deux réponses presque inverses. Chez Calogero, sur des paroles de Lionel Florence et Patrice Guirao, la course sociale finit par brouiller jusqu’à la raison même du déplacement : partir parce que les autres partent, avancer parce qu’il faudrait avancer, vouloir atteindre quelque chose sans être certain d’avoir choisi la destination. La suspension devient alors salutaire. Sophie de Quay choisit, elle, le déplacement, mais en lui retirant justement cette logique compétitive. Partir n’est plus avancer plus vite que les autres, c’est sortir du système de coordonnées qui permettait jusque-là de se définir. La nuance change tout. L’ailleurs devient presque une expérience de défamiliarisation, puisque ce qui semblait naturel redevient soudain visible dès lors que l’environnement cesse de le confirmer.
Partir n’est plus avancer plus vite que les autres, c’est sortir du système de coordonnées qui permettait jusque-là de se définir.
C’est probablement là que Shanghai trouve son image la plus juste : la ville met du désordre dans les cartes. Pas simplement dans une carte géographique, mais dans cette cartographie mentale avec laquelle chacun organise son identité, ses habitudes et jusqu’à ses certitudes. Les paroles utilisent intelligemment la langue étrangère dans ce processus. Apprendre d’autres mots ne sert plus seulement à traduire le monde extérieur, cela permet paradoxalement de traduire quelque chose de soi qui demeurait jusque-là informulé. Cette inversion est belle, parce qu’elle évite le cliché du voyage initiatique où l’on partirait quelque part pour devenir miraculeusement une personne nouvelle. L’identité n’est pas effacée, elle est mise sous tension.
Ici, les rencontres improbables, les danses inconnues, la distance ou ce regard de l’autre impossible à anticiper produisent une légère désorientation cognitive. Or cette perte momentanée de maîtrise possède ici une fonction : elle fissure l’évidence avec laquelle l’individu se racontait auparavant. La chanson ne prétend donc pas que Shanghai apporte une réponse définitive à la question « qui suis-je ? ». Elle suggère quelque chose de plus subtil, neuf mois peuvent suffire non à se trouver, mais à s’approcher un peu de soi. Et cette différence évite précisément de transformer l’introspection en slogan de développement personnel.
L’introspection n’est pas un slogan de développement personnel.
Cette idée fait curieusement écho à Daredevil, le film de Mark Steven Johnson sorti en 2003, où apparaît cette conception assez sombre selon laquelle changer de nom, de ville ou même de pays ne suffit pas à modifier ce que l’on porte intérieurement, notre âme. Le rapprochement pourrait sembler improbable, pourtant il éclaire presque par contraste la proposition de Sophie de Quay. On peut déplacer le corps de plusieurs milliers de kilomètres sans déplacer l’âme.
L’expatriation n’est donc pas une gomme identitaire et encore moins une renaissance automatique. Shanghai semble accepter ce principe, puis le retourner : puisque l’ailleurs ne permet pas d’échapper à soi, il peut justement devenir l’endroit où cette confrontation devient impossible à éviter. Changer de cadre retire certains écrans, habitudes, rôles sociaux et automatismes qui participaient silencieusement à la définition de soi. Il reste alors cette question assez brutale, qui revient dans la chanson sous plusieurs formes : une fois les coordonnées habituelles déplacées, qu’est-ce qui appartient réellement à l’individu ?
Partir non pour échapper à soi, mais pour supprimer suffisamment de repères afin de ne plus pouvoir se contourner.
C’est également ce qui donne du sens aux lieux très précis évoqués dans la dernière partie, du Bund au quartier de Tianzifang en passant par le jardin Yuyuan. Ils auraient facilement pu devenir une succession de cartes postales. Ils fonctionnent plutôt comme les traces concrètes d’une expérience qui refuse finalement de disparaître avec le retour. La « parenthèse » annoncée possède ainsi quelque chose de paradoxal : une parenthèse devrait se refermer, celle-ci continue d’accompagner celle qui l’a vécue. Le voyage extérieur est terminé, son effet ne l’est pas. L’image des murailles devient alors particulièrement intéressante, car construire ses propres limites après avoir accepté leur désorganisation n’est plus exactement revenir à son identité précédente. Entre Partir ou rester, qui suspendait la course pour retrouver la possibilité de se regarder, et Daredevil, qui rappelait l’impossibilité de fuir ce que l’on est, Sophie de Quay ouvre une troisième voie : partir non pour échapper à soi, mais pour supprimer suffisamment de repères afin de ne plus pouvoir se contourner.
La chanson touche alors à quelque chose de très concret dans la construction identitaire. Nous nous pensons volontiers comme des individus autonomes, alors qu’une partie de ce que nous appelons « nous-mêmes » demeure soutenue par des habitudes, des lieux, une langue, des relations et la manière dont notre environnement nous renvoie constamment une version familière de notre identité. L’expatriation provoque une rupture dans cette continuité. Elle oblige à reconstruire certains automatismes et, pendant cette période de flottement, rend perceptible ce qui auparavant ne l’était plus. C’est sans doute pourquoi le morceau ne transforme jamais Shanghai en réponse absolue. La ville agit davantage comme un révélateur, avec ses grandeurs autant que ses failles, et cette ambivalence compte : aimer un lieu sans l’idéaliser permet aussi de ne pas utiliser l’ailleurs comme fantasme compensatoire.
L’expatriation provoque une rupture dans cette continuité. Elle oblige à reconstruire certains automatismes […] Ce n’est pas la distance qui produit mécaniquement la connaissance de soi, c’est ce qu’elle dérègle. Il n’existe aucune destination permettant de se quitter soi-même.
Il reste enfin une proposition existentielle assez forte, précisément parce qu’elle passe par l’action. Chez Calogero, la question était de savoir s’il fallait continuer à courir ou accepter momentanément de ne plus décider entre partir et rester. Ici, la décision a été prise : partir devient une expérience dont les conséquences obligent ensuite à réexaminer ses choix. Ce n’est pas la distance qui produit mécaniquement la connaissance de soi, c’est ce qu’elle dérègle. Et peut-être faut-il effectivement parfois traverser le monde pour découvrir une chose beaucoup moins spectaculaire : il n’existe aucune destination permettant de se quitter soi-même. En revanche, certains voyages rendent enfin possible la rencontre.
On a tendance à romantiser les voyages, les grands départs et l’ailleurs, mais si l’on ne répare pas notre harmonie intérieure, partout ne sera que chaos. On retrouve dans la chanson pop et la littérature ce grand fantasme : au début, c’est beau, c’est grandiose, mais le quotidien revient au galop ! Je pars avec toi d’Aurélie Saada, Partons vite de Kaolin… décrivent tous un ailleurs qui brille, mais qui se ternit malgré tout, car nous n’avons pas su nous écouter et nous guérir. Il ne faut finalement pas confondre l’évasion avec une conduite de fuite : dans l’une, le déplacement ouvre quelque chose ; dans l’autre, il sert surtout à mettre de la distance avec ce qui n’a pas été résolu.
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