Avec Pourquoi c’est ma faute, Camille LV interroge la culpabilité imposée aux femmes jusque dans leur manière de s’habiller.
Camille LV s’est d’abord fait connaître comme créatrice de contenu sur YouTube, où elle publie depuis 2018, avant d’orienter progressivement son travail vers la musique. Cette évolution se concrétise notamment avec Topless puis Pourquoi c’est ma faute, sorti le 14 novembre 2025. Le titre, produit par MAB avec une coproduction de SlimProd, précède l’EP Gênante, paru le 5 juin 2026 avec 6 morceaux.
La liberté vestimentaire paraît relever de l’intime, pourtant elle devient rapidement collective dès que le corps féminin entre dans l’espace public. Camille LV part de cette contradiction ordinaire, apprise parfois dès l’école, où celle qui s’habille devrait anticiper le comportement de celui qui la regarde. Une mécanique sociale tellement intégrée qu’elle finit presque par sembler naturelle.
Quand le regard des autres finit par habiller quelqu’un
Pourquoi c’est ma faute parle moins du vêtement que de tout ce qu’on lui fait porter symboliquement. Short, topless, chaleur ou transports deviennent les situations d’une même contradiction : le corps masculin peut être confortable quand le corps féminin devrait anticiper le désir, le jugement et éventuellement le danger. Les paroles déplacent alors la question : pourquoi demander à celle qui est regardée de contrôler celui qui regarde ?
Il est dingue de se dire qu’une femme avant de sortir doit se questionner sur le regard des autres. Entre culpabilité, peur et travail d’ego, on devrait apprendre aux hommes à se comporter comme des grands frères. Ne faites pas aux femmes ce que tu ne voudrais pas que l’on fasse à ta sœur ou à ta fille. Un peu comme la chanson Avoir une fille, ça serait idéal que tous les hommes ne fassent plus ces choses, car ils trembleront de peur en voyant des hommes tourner autour de leur fille, car ils connaissent trop bien le tour, leurs manières.
Le vêtement n’est plus seulement choisi selon la température, l’envie ou le confort, il devient presque une analyse de risque.
Et c’est précisément là que Camille LV trouve quelque chose de plus intéressant qu’un simple morceau sur la liberté de s’habiller : elle montre comment une contrainte extérieure peut finir par devenir une procédure mentale. Avant même de sortir, il faudrait prévoir. Le vêtement n’est plus seulement choisi selon la température, l’envie ou le confort, il devient presque une analyse de risque. La chanson fait ainsi entendre une forme d’hypervigilance socialement acquise : regarder son corps depuis le regard potentiel d’un autre, anticiper ce qu’il pourrait provoquer, puis modifier son comportement afin de diminuer un danger dont la responsabilité devrait pourtant appartenir à celui qui le produit.

Lorsque la surveillance est intériorisée, plus personne n’a besoin d’ordonner explicitement de se couvrir
Il y a quelque chose du panoptique de Michel Foucault dans cette mécanique, sans prison ni gardien identifiable : lorsque la surveillance est intériorisée, plus personne n’a besoin d’ordonner explicitement de se couvrir. Le regard supposé est déjà entré dans la tête. C’est également ce qui rend le refrain efficace. La répétition affirmant que l’habillement appartient à celle qui le choisit n’est pas seulement revendicative, elle ressemble à une tentative de restitution psychique : reprendre possession d’un choix après avoir montré toutes les forces sociales qui essayaient justement de le confisquer.
La trouvaille la plus incisive reste pourtant la dissymétrie mise en scène entre les corps. Un garçon peut enlever son haut parce qu’il a chaud, tandis qu’une fille doit continuer à négocier avec la visibilité du sien. L’artiste ne construit pas cette opposition à partir d’un grand discours théorique, elle utilise quelque chose de presque trivial : la météo. C’est précisément pour cela que l’image fonctionne. Quand la canicule elle-même ne suffit plus à légitimer le confort corporel, l’interdit révèle qu’il ne concerne finalement ni la pudeur ni la température, mais la sexualisation différentielle des corps. La chanson rejoint ici, par un chemin beaucoup plus pop, ce que Barbie de Greta Gerwig mettait en scène lorsque Barbie découvre brutalement qu’un corps jusque-là simplement vécu peut devenir un corps observé.
Ce déplacement est fondamental : il existe une différence psychologique immense entre « avoir un corps » et apprendre à « se voir avoir un corps » depuis le désir ou le jugement d’autrui. Pourquoi c’est ma faute travaille exactement cette fracture. Le rapprochement avec Avoir une fille prolonge encore le problème par un mécanisme de projection assez cruel : certains comportements paraissent anodins tant que la femme reste abstraite, puis deviennent soudain terrifiants lorsqu’un homme imagine sa sœur ou sa fille confrontée aux mêmes gestes.
Certains comportements paraissent anodins tant que la femme reste abstraite, puis deviennent soudain terrifiants lorsqu’un homme imagine sa sœur ou sa fille confrontée aux mêmes gestes.
Ce ressort empathique possède néanmoins sa propre limite morale, puisqu’une femme ne devrait pas avoir besoin d’être transformée mentalement en sœur, en fille ou en proche pour que son intégrité devienne intelligible. C’est peut-être là que le morceau touche quelque chose de profondément inconfortable : la culpabilité change parfois de camp uniquement lorsque le regardeur accepte enfin de regarder son propre regard.
Le problème n’est peut-être pas ce qu’elle montre, mais ce que votre regard décide d’y voir.
Alors, la prochaine fois que vous verrez une femme habillée avec un haut ou une tenue qui semblent faire une entorse aux codes de la pudeur, posez-vous la bonne question sur votre réponse à cette tenue. Le problème n’est peut-être pas ce qu’elle montre, mais ce que votre regard décide d’y voir. Entre désir, jugement et sexualisation, apprendre à interroger sa propre réaction reste sans doute plus utile que vouloir corriger celle qui passe.
Cette idée rejoint une problématique chère à Jean-Luc Godard : une image n’est jamais totalement indépendante de celui qui la regarde. Dans Le Mépris, le corps de Camille peut être désiré, exposé ou marchandisé selon celui qui se l’approprie symboliquement. La question devient alors moins celle de ce qu’une femme donne à voir que de la signification qu’on projette sur elle. Le regard n’est pas neutre : il transporte avec lui une éducation, des normes et parfois une idéologie que l’on confond trop facilement avec ce qui serait réellement montré.
Chez Jean-Luc Godard, particulièrement dans les années 60, exposer ou fragmenter le corps féminin peut ainsi servir à révéler un système qui a déjà appris à le regarder de cette manière. Le déplacement est essentiel : l’image ne fabrique pas seule la sexualisation, elle peut rendre visible le mécanisme social qui la produit. C’est aussi le piège de Pourquoi c’est ma faute : attribuer à une tenue une intention sexuelle, puis reprocher à celle qui la porte la signification que le regard extérieur vient lui-même de construire. La caméra se retourne alors symboliquement : ce n’est plus celle qui est observée qu’il faudrait interroger, mais celui qui observe.

Dans Topless, on compare l’été à un amour de vacances parce qu’elle lui prête les attributs d’une relation : l’attente, l’intensité, l’idéalisation puis la séparation inévitable. La saison devient presque quelqu’un que l’on aime en sachant qu’il faudra le perdre. Le topless condense alors cette temporalité : ce n’est pas seulement une manière de s’habiller, mais le signe d’un corps momentanément libéré des contraintes du reste de l’année.
Le sel sur la peau, la chaleur, les repas dehors ou les villes embellies montrent aussi un biais affectif : l’été transforme moins le monde que notre disponibilité à l’éprouver. Janvier représente son envers, le retour du quotidien. « C’est fini le topless » fonctionne ainsi comme une petite phrase de rupture : remettre ses vêtements revient presque à refermer la parenthèse sensorielle et amoureuse des vacances.
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