Pourquoi le vendredi est-il devenu le jour des films d’horreur au cinéma ?

Pathé, UGC, mk2 et certains CGR ont progressivement installé le vendredi comme rendez-vous privilégié des amateurs de films d’horreur.

Le vendredi et les films d’horreur au cinéma : comment les exploitants ont créé un nouveau rituel

Longtemps, l’horreur au cinéma français a surtout vécu au rythme des sorties traditionnelles, des festivals, des séances de minuit et des opérations organisées autour d’Halloween. Depuis quelques années, une autre logique s’installe dans les multiplexes : donner au genre son propre rendez-vous, identifiable dans le calendrier et suffisamment régulier pour fidéliser un public. Cette évolution ne résulte pourtant pas d’une décision commune des exploitants. Elle s’est construite progressivement, selon des stratégies différentes d’un réseau à l’autre, jusqu’à faire émerger un curieux point de convergence : le vendredi soir.

Le vendredi, un jour dans la semaine particulier

Le choix du vendredi n’est pas neutre. Dans les représentations collectives occidentales, cette journée possède depuis longtemps une coloration particulière, et l’horreur disposait d’un raccourci culturel presque idéal avec le « vendredi 13 ». La superstition est évidemment bien antérieure au cinéma, avec l’association du vendredi à un jour néfaste dans certaines traditions chrétiennes et celle du nombre 13 à la transgression d’un ordre symbolique. La culture populaire a ensuite absorbé cet imaginaire. Le cinéma américain lui a donné une incarnation extrêmement efficace avec la franchise Vendredi 13, lancée en 1980, au point que l’expression évoque désormais spontanément le registre horrifique même auprès d’une partie du public qui connaît peu les films de Jason Voorhees.

Il serait cependant excessif d’expliquer les programmations françaises par la seule superstition. Le vendredi possède surtout une fonction sociale favorable au cinéma d’horreur. Situé à la sortie de la semaine de travail ou d’études et à l’entrée du week-end, il permet une séance tardive sans imposer les mêmes contraintes que du lundi au jeudi. Or l’horreur se prête particulièrement à une consommation collective et nocturne. Les réactions de la salle, cris, rires nerveux, commentaires après la projection, deviennent une partie de l’expérience. L’exploitation ne vend alors plus uniquement un film, elle fixe un moment où un public partage volontairement une situation émotionnelle inhabituelle.

Le succès culturel de Vendredi 13 facilite malgré tout cette construction. Pas nécessairement parce que les exploitants auraient décidé de copier la franchise, rien dans les éléments disponibles ne permet de l’affirmer, mais parce que « vendredi » et « horreur » forment déjà un couple immédiatement intelligible. Le spectateur n’a pratiquement pas besoin qu’on lui explique la promesse. Les appellations « Les Vendredis de l’Horreur » ou « Scary Vendredi » peuvent ainsi fonctionner comme des marques simples, mémorisables et compatibles avec une programmation récurrente.

Cette ritualisation distingue également ces séances d’une simple sortie nationale du mercredi. Le spectateur ne choisit plus seulement un titre, il peut progressivement prendre l’habitude de regarder ce que son cinéma lui proposera « le vendredi de l’horreur ». C’est précisément ce déplacement qui intéresse l’exploitant : transformer un genre cinématographique en rendez-vous. Halloween reste exceptionnel et saisonnier, tandis que le vendredi revient chaque semaine. Le calendrier devient ainsi un outil de programmation.

La France amatrice de films d’horreur, mais avec une culture moins développée que dans le monde anglophone

La situation française est paradoxale. Le film d’horreur dispose d’un public fidèle, capable de transformer certaines franchises en événements et de soutenir aussi des propositions plus radicales. Pourtant, sa présence culturelle demeure moins institutionnalisée que dans une partie du monde anglophone. Aux États-Unis et au Royaume-Uni notamment, l’horreur s’inscrit dans une longue continuité de culture populaire associant cinéma, télévision, littérature, Halloween, conventions, produits dérivés et communautés de fans. La France possède ses cinéphiles du genre, ses festivals et ses réalisateurs, sans avoir construit exactement le même environnement culturel de masse.

Cette différence se retrouve historiquement dans la manière de présenter le genre. En France, l’horreur a longtemps été davantage traitée comme une catégorie spécialisée, parfois cantonnée à certains cinémas, festivals ou séances événementielles. Le fantastique bénéficie d’une légitimité cinéphile ancienne, tandis que l’horreur frontale a entretenu des rapports plus complexes avec la critique et les institutions. Les films existent, trouvent leur public, parfois massivement, sans que cela produise nécessairement un rituel régulier dans l’exploitation généraliste. Les soirées du vendredi viennent précisément occuper cet espace.

Il faut également distinguer l’amateur occasionnel du spectateur qui possède une véritable culture du genre. Un succès récent peut attirer le premier sans qu’il connaisse les filiations qui conduisent aux classiques des années 70, 80 ou 90. Une programmation récurrente permet aux salles d’établir ces circulations. Un film contemporain peut côtoyer L’Exorciste, Shining, Freddy : Les Griffes de la nuit ou d’autres œuvres patrimoniales. Le document consacré aux différents circuits montre précisément cette coexistence : mk2 utilise notamment Darkissime pour la redécouverte de classiques et le programme est attesté au plus tard en avril 2022, avec Freddy : Les Griffes de la nuit et Chromosome 3 au mk2 Bibliothèque.

Cette logique contribue à construire une mémoire commune. Le jeune spectateur venu chercher une expérience horrifique peut découvrir un film réalisé plusieurs décennies auparavant, tandis que l’amateur confirmé retrouve sur grand écran une œuvre généralement accessible chez lui. L’enjeu n’est donc pas seulement quantitatif. Une programmation régulière peut progressivement produire des habitudes de cinéphilie de genre qui existaient auparavant de manière plus dispersée.

C’est aussi ce qui différencie ces rendez-vous d’un simple opportunisme autour d’Halloween. Les exploitants disposent désormais d’une case permettant de travailler l’horreur durant l’année entière. La France ne devient pas pour autant l’équivalent culturel des marchés anglophones. Elle développe plutôt sa propre manière d’organiser cette demande, en utilisant le cinéma lui-même comme lieu de rassemblement et de transmission.

Entre classiques du genre et avant-premières, le rôle déterminant des exploitants et des programmateurs

Pathé illustre bien la manière dont une pratique événementielle peut progressivement devenir une marque. Il faut ici distinguer soigneusement les premières soirées horrifiques et la formalisation du rendez-vous. Pathé/Gaumont organisait déjà des opérations autour du genre avant 2020, notamment des avant-premières et séances spéciales. Le cycle appelé « Les Vendredis de l’Horreur » est attesté au plus tard en juillet 2020 avec I See You. L’Exorciste est ensuite annoncé pour le 21 août, puis Shining pour le 18 septembre. Les archives disponibles ne permettent donc pas de présenter août 2020 comme la naissance absolue des soirées horrifiques chez l’exploitant.

UGC arrive beaucoup plus tard dans la formalisation de son rendez-vous. Le « Scary Vendredi » est officiellement lancé le 15 mars 2024 avec l’avant-première d’Immaculée, avant une séance consacrée à Conjuring : Les Dossiers Warren le 29 mars. Là encore, la création de la marque ne signifie pas qu’UGC découvrait soudainement l’horreur : le réseau avait déjà créé « UGC Frissonne » en novembre 2023 et pouvait auparavant organiser des séances ponctuelles. La nouveauté réside dans l’identification d’un rendez-vous récurrent consacré aux films de genre, entre patrimoine et nouveautés.

C’est précisément ce mélange qui donne de la souplesse au concept. Une avant-première bénéficie de l’attractivité d’un film encore inaccessible au public général, tandis qu’un classique transforme la salle en espace de redécouverte. Le programmateur peut ainsi travailler avec l’actualité des distributeurs sans devenir entièrement dépendant du calendrier des sorties. Lorsque l’offre récente est moins intéressante, le patrimoine prend le relais.

CGR révèle toutefois une autre dimension du phénomène : l’autonomie locale. Contrairement à une marque nationale clairement datée comme le Scary Vendredi, « Les Soirées de l’Horreur » apparaissent liées à certains établissements. Le document retrouve notamment une programmation au CGR Abbeville – La Sucrerie chaque vendredi à 22 heures, mêlant Le Silence des agneaux, Sinister, Hérédité ou Terrifier 2, sans qu’une date de création nationale puisse être établie. Les archives témoignent également d’événements horrifiques CGR plus anciens sans permettre d’en déduire l’existence d’un cycle national uniforme.

Cette différence est importante. Elle signifie qu’une opération horrifique peut dépendre autant d’un programmateur et de la connaissance de son public local que d’une stratégie décidée au siège d’un réseau. Le vendredi de l’horreur n’est donc pas né d’un modèle unique appliqué mécaniquement à toutes les salles françaises.

Vers une uniformisation : Pathé et UGC diffusent souvent les mêmes grosses avant-premières

La multiplication de ces rendez-vous produit néanmoins un nouvel effet. À mesure que les grands réseaux structurent leur programmation horrifique, leurs calendriers peuvent se rapprocher. Pathé et UGC travaillent avec les mêmes grands distributeurs et convoitent naturellement le public des mêmes sorties attendues. Lorsqu’un film possède un potentiel événementiel suffisamment important, l’exclusivité du concept compte alors moins que la nécessité de le proposer au moment où l’attention du public est maximale.

Cette évolution modifie la fonction initiale du rendez-vous. Une programmation patrimoniale autorise une identité très marquée : sélectionner un classique rare, reconstruire une franchise, faire dialoguer plusieurs périodes ou remettre en circulation une œuvre devenue difficile à voir en salle. Une grosse avant-première obéit davantage à une logique de disponibilité et de puissance promotionnelle. Plusieurs exploitants peuvent alors proposer simultanément le même film, chacun sous sa propre bannière. « Vendredi de l’Horreur » et « Scary Vendredi » deviennent deux emballages différents autour d’une actualité parfois identique.

La chronologie explique en partie cette convergence. Pathé dispose d’une antériorité nette puisque son cycle est documenté dès juillet 2020, tandis qu’UGC formalise le Scary Vendredi le 15 mars 2024. mk2 occupe une position légèrement différente avec Darkissime, attesté au plus tard au printemps 2022 et présenté cette année-là comme une programmation du vendredi tournée vers les classiques. CGR demeure plus difficile à intégrer à cette chronologie nationale puisque les éléments disponibles renvoient surtout à des initiatives locales.

Le risque d’uniformisation apparaît lorsque la marque du rendez-vous devient plus distinctive que son contenu. On observe de plus en plus de films incontournables d’une franchise être programmés aussi bien dans les UGC, Pathé et certains CGR. On peut citer Obsession ou Undertone. Nous sommes dans une avant-première labellisée et non une vraie soirée éditorialisée. Si deux grands circuits proposent la même avant-première le même vendredi, le choix du spectateur dépend davantage de la proximité de la salle, de son abonnement, du confort ou du format de projection que d’une véritable différence éditoriale. À l’inverse, le patrimoine et les sélections locales permettent encore aux exploitants de construire une personnalité.

La concurrence pourrait donc se déplacer progressivement vers la qualité de la programmation elle-même. Une case horrifique n’a d’intérêt éditorial que si elle produit une sélection reconnaissable. À mesure que Pathé, UGC, mk2 et certaines salles CGR occupent le même terrain, la question n’est plus seulement de savoir qui possède son vendredi de l’horreur, mais ce que chacun décide d’en faire.

La prochaine étape sera à chercher dans les programmations plutôt que dans les appellations. Il faudra observer si les circuits développent davantage d’exclusivités, de restaurations, de nuits thématiques ou de partenariats spécialisés. Si les mêmes nouveautés finissent systématiquement sur plusieurs écrans le même vendredi, l’identité de ces rendez-vous dépendra surtout de leur capacité à proposer autre chose entre deux grosses sorties.

Les prochains rendez-vous :

Venez dépasser vos limites dans les cinémas UGC lors du Scary Vendredi. Cet événement, consacré aux films de genre tels que l’horreur et l’épouvante, vous invite à assister à des avant-premières et à redécouvrir des classiques du genre.

  • VENDREDI 31 JUILLET 2026
    HURLEMENTS (1981) Joe Dante
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  • VENDREDI 07 AOÛT 2026
    UNDERTONE (2026) Ian Tuason
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    INSIDIOUS (2011) James Wan
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