Girl de Shu Qi — Quand une rencontre bouleverse notre vision de notre propre quotidien.

Avec Girl, Shu Qi plonge dans la jeunesse meurtrie d’une adolescente taïwanaise confrontée à la violence familiale.

Taïwan, 1988. Hsiao-lee (Bai Xiao-Ying), adolescente timide, grandit dans une famille dysfonctionnelle où les blessures des adultes contaminent progressivement son quotidien. Sa rencontre avec Li-li (Audrey Lin), plus vive et insouciante, ouvre une brèche dans cette existence étouffante et lui fait entrevoir une autre manière d’habiter sa jeunesse. Lorsque le passé douloureux de sa mère ressurgit, Hsiao-lee se retrouve pourtant confrontée à un héritage familial dont elle devra apprendre à se détacher pour chercher sa propre voie.

Portrait d’une jeune fille à la jeunesse bien sombre

Un film sombre où chaque détail, chaque silence ou même les répliques soulignent la noirceur du propos. « Les vivants me font plus peur que les fantômes », montre combien l’héroïne de Girl incarne cette tension : la vie quotidienne devient plus douloureuse, les choses effrayantes pour les autres éveillent quasiment plus aucun affect ou réaction. Une photographie chaude et presque étouffante accompagne le périple de la jeune héroïne. La réalisation est simple mais maîtrisée, même le scénario dévoilant des successions de journées sans cadre réel, permettant de contribuer à cette sensation que la violence domestique entraîne une perte de repère et de contact avec les joies ordinaires.

Hsiao-lee vit dans un environnement où l’insécurité familiale finit par modifier sa perception de ce qui devrait être ordinaire.

Girl s’intéresse ainsi moins à l’événement traumatique isolé qu’à son installation dans le quotidien. Hsiao-lee vit dans un environnement où l’insécurité familiale finit par modifier sa perception de ce qui devrait être ordinaire. L’adolescence, normalement associée à l’expérimentation sociale, à l’autonomisation et à la construction progressive d’une identité propre, se déroule ici sous une forme de vigilance permanente. La jeune fille observe beaucoup, parle peu et semble avoir appris à limiter ses réactions. Ce retrait n’est pas une simple timidité : dans le film, il prend progressivement la forme d’une stratégie d’adaptation à un espace familial dont elle ne maîtrise ni les tensions ni les brusques changements émotionnels.

Girl 2026 © Mandarin Vision Co. Ltd.

La violence familiale agit de cette manière jusque dans l’imaginaire : lorsqu’un enfant consacre une partie de ses ressources psychiques à anticiper l’humeur des adultes, la spontanéité elle-même devient difficile.

La rencontre avec Li-li introduit alors une expérience fondamentale, celle de la comparaison. Pour Hsiao-lee, découvrir une adolescente plus libre ne signifie pas seulement trouver une amie, cela lui permet d’entrevoir que son propre quotidien n’est pas une norme universelle. Cette confrontation crée un déplacement psychologique important. Les moments partagés avec Li-li font apparaître, par contraste, tout ce dont Hsiao-lee a été privée ou qu’elle n’avait simplement plus l’habitude d’attendre. La violence familiale agit de cette manière jusque dans l’imaginaire : lorsqu’un enfant consacre une partie de ses ressources psychiques à anticiper l’humeur des adultes, la spontanéité elle-même devient difficile. L’amitié ouvre temporairement un espace où Hsiao-lee peut redevenir une adolescente plutôt qu’une jeune fille organisée autour des désordres de sa famille.

Le passé maternel ajoute enfin une dimension intergénérationnelle à cette jeunesse empêchée. Le film met en relation les blessures de la mère et celles qui se constituent chez sa fille, sans réduire cette transmission à une fatalité biologique ou morale. Les traumatismes familiaux peuvent se reproduire à travers les comportements, les peurs, les silences et les modèles relationnels incorporés dès l’enfance. Hsiao-lee se trouve précisément à cet endroit fragile : suffisamment jeune pour subir cet héritage, mais progressivement assez consciente pour comprendre qu’une autre trajectoire reste possible. Sa recherche de liberté acquiert alors une portée beaucoup plus profonde. Il ne s’agit pas uniquement de quitter un environnement douloureux, mais d’éviter que celui-ci ne devienne la matrice inconsciente de sa vie adulte.

Un autre regard sur l’Asie, celle de Taïwan

En situant son récit à Taïwan en 1988, Girl inscrit cette histoire intime dans un territoire asiatique rarement représenté de cette manière auprès du grand public français. Le pays n’est pas utilisé comme un décor exotique chargé de produire artificiellement de l’étrangeté. Il constitue l’environnement quotidien des personnages, avec ses rues, ses logements, son école et ses espaces de sociabilité. Cette banalité possède justement une force anthropologique : le spectateur découvre une société à travers les usages ordinaires de ceux qui y vivent plutôt qu’à travers une succession de signes culturels destinés à identifier immédiatement « l’Asie ».

Ce choix permet également de déplacer certaines représentations occidentales du continent. L’Asie cinématographique accessible au grand public reste souvent réduite à quelques grands pôles culturels, principalement le Japon, la Corée du Sud, la Chine ou Hong Kong. Taïwan possède pourtant une histoire sociale et cinématographique singulière. Dans Girl, cette singularité passe moins par l’explication historique que par l’inscription des corps dans leur environnement. Hsiao-lee traverse une société qui existe indépendamment de son drame familial, et cette continuité accentue paradoxalement son isolement : dehors, la vie avance alors que l’espace domestique demeure gouverné par ses propres blessures.

L’année 1988 devient dès lors importante sans transformer le film en cours d’histoire. Le spectateur contemporain observe une adolescence sans les dispositifs numériques qui permettent aujourd’hui de prolonger les relations sociales hors du foyer. L’amitié avec Li-li possède donc une matérialité particulière, faite de présence, de déplacement et d’espaces partagés. La famille conserve parallèlement un poids considérable dans l’organisation de l’existence. Girl fait ainsi découvrir Taïwan depuis une échelle volontairement humaine : non par ses monuments ou ses symboles immédiatement reconnaissables, mais depuis le regard d’une adolescente dont le territoire se mesure d’abord aux endroits où elle peut respirer.

La sortie française de Girl le 5 août 2026 permettra surtout d’observer la réception d’un premier long métrage taïwanais qui arrive après sa sélection en compétition à la Mostra de Venise 2025. L’enjeu sera désormais de voir si cette exposition permettra au film de rencontrer un public au-delà des spectateurs familiers du cinéma asiatique d’Art et Essai, dans un paysage français où les œuvres taïwanaises restent nettement moins visibles que celles provenant d’autres grandes cinématographies d’Asie.

Le générique de fin est interprété par Cyndi Wang.

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Note : 3.5 sur 5.

5 août 2026 en salle | 2h 04min | Drame
De Shu Qi| 
Par Shu Qi
Avec Roy Chiu, Esther Liu, Yu-Fei Lai
Titre original Nühai


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