Libby Ember observe ceux qui semblent vivre sans effort. Avec Pool Life, elle transforme leur insouciance en fantasme social aussi séduisant que cruel.
Désirer une vie parce qu’elle semble facile à vivre
Libby Ember regarde une piscine, mais surtout ceux qui osent y sauter. Dans Pool Life, la chanteuse montréalaise construit une indie pop aérienne autour d’un désir très contemporain : entrer dans cette vie qui, vue depuis l’extérieur, semble spontanée, sociale, légère. Derrière les images estivales se dessine pourtant quelque chose de plus intime, la distance entre celui qui regarde et ceux qui paraissent vivre.
À 20 ans, Libby Ember est une autrice-compositrice-interprète montréalaise, également étudiante en musique à l’Université Concordia. Après l’EP I Kill Spiders, elle poursuit une indie pop intime nourrie d’indie folk et de dream pop, où l’anxiété, la vulnérabilité et le désir rencontrent désormais des arrangements plus organiques. Elle forme également avec une autre artiste le duo MAE LENNON.
Pool Life naît d’une position presque physique : être près du groupe, voir les autres sauter dans la piscine, et rester celui qui observe. À partir de cette distance, Libby Ember inventorie les attributs d’une existence supposément désirable : soirées, statut d’« it girl », photographies numériques, Instagram, amis innombrables, messages reçus en quantité. Ce qui est convoité n’est donc pas seulement leur vie, mais leur apparente facilité à l’habiter.
Quand le désir d’appartenir finit par déplacer le désir lui-même
On vit la mélodie et son texte comme un court métrage où chaque élément devient une entrée nouvelle dans le champ de la caméra. Ici, le champ du possible. La personnalité vocale de Libby, son timbre, ce phrasé. Tout est joli et contribue à cette émotion si particulière. Cette logique cinématographique fonctionne d’autant mieux que les paroles avancent moins par récit que par apparition : piscine, nuit alcoolisée, fosse de concert, appareil photo numérique, Instagram, téléphone saturé de messages. Chaque image ajoute un accessoire au fantasme, jusqu’à composer non pas une personne enviée, mais une véritable scénographie sociale du bonheur. C’est là que Pool Life devient plus intéressante que son apparente légèreté estivale. L’envie porte sur des signes visibles, reproductibles, presque collectionnables, comme si l’accès à une certaine identité pouvait passer par l’acquisition de ses attributs. Le « the way you do » répété agit alors comme une comparaison devenue réflexe cognitif : l’autre ne possède plus seulement quelque chose, il devient la mesure à partir de laquelle sa propre vie paraît manquer d’intensité. Et Libby Ember ne résout surtout pas cette tension. Elle la laisse flotter, joliment, dangereusement même, dans une production qui donne précisément au fantasme la douceur nécessaire pour continuer à être désiré.
Puis quelque chose se déplace. Après avoir voulu vivre, sortir, être regardée et entourée « comme » l’autre, la voix cesse progressivement d’énumérer ce qu’elle voudrait posséder pour chercher ce qu’elle voudrait provoquer : être désirée, nécessaire, presque respirée. Ce glissement est essentiel, car le manque de reconnaissance ne réclame plus seulement l’intégration au groupe, il cherche une preuve de valeur dans l’intensité produite chez autrui. Jusqu’à cette contradiction remarquable : vouloir susciter simultanément le besoin et le rejet. La reconnaissance imaginée n’a donc même plus besoin d’être tendre, pourvu qu’elle soit suffisamment forte pour confirmer une présence. Il y a quelque chose de très contemporain dans cette économie affective, où visibilité, désirabilité et appartenance deviennent facilement interchangeables alors qu’elles ne répondent pas au même besoin. L’absence de refrain traditionnel renforce intelligemment ce mécanisme : aucune résolution ne vient remettre le désir à sa place, aucune prise de conscience spectaculaire ne referme la boucle. La chanson reste dedans. Et derrière la piscine, les photos et la fête apparaît finalement une question plus inconfortable : à force de vouloir vivre « comme eux », que reste-t-il exactement de ce que l’on voulait vivre pour soi ?
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