Entre drame familial et enquête, The Ugly de Yeon Sang-ho transforme une disparition en exploration des fractures humaines et sociales.
Im Dong-hwan (Park Jeong-min) voit son existence basculer lorsque les ossements de sa mère, disparue quarante ans plus tôt, sont enfin retrouvés. Son enquête le conduit vers un passé que son père aveugle, Im Yeong-gyu (Kwon Hae-hyo), semblait avoir figé dans le silence. À mesure que les certitudes disparaissent, la quête familiale devient une confrontation avec des secrets où la beauté, la honte et les préjugés façonnent les destins autant que les crimes.
Yeon Sang-ho s’est imposé comme l’une des figures majeures du cinéma de genre sud-coréen après avoir débuté dans l’animation avec The King of Pigs, avant d’enchaîner The Fake, Dernier train pour Busan, Psychokinesis puis Peninsula. Avec The Ugly, il adapte son propre roman graphique Face, publié en 2018, un projet qu’il souhaitait porter à l’écran depuis plusieurs années.
Un film de genre au rythme maîtrisé
Le film est surprenant, une maitrise du cadrage pour retarder jusqu’au bout la révélation du visage de la femme-mère.
Une mise en scène sous tension, un jeu d’acteur intense et une photographie qui alterne artistique et classique. Nous sommes cloués à notre fauteuil à chercher des indices, trouver des reflets du visage interdit ! Une réalisation fine et un art de la mise en scène de la tension.
Cette tension ne repose pourtant jamais sur une accumulation artificielle de rebondissements. Le film préfère installer une progression psychologique où chaque découverte remet en cause la précédente. L’enquête devient alors un outil narratif qui ne cherche pas seulement un coupable, mais démonte progressivement les mécanismes du déni familial. Plus Im Dong-hwan avance, plus le passé cesse d’être une succession de souvenirs pour devenir un espace de confrontation entre ce qui a été vécu, ce qui a été transmis et ce qui a volontairement disparu.
Celui qui ne voit pas devient paradoxalement celui autour duquel gravitent tous les regards.
Le personnage du père occupe une place particulièrement ambiguë. Sa cécité modifie immédiatement le regard du spectateur. Celui qui ne voit pas devient paradoxalement celui autour duquel gravitent tous les regards. Cette inversion crée un trouble constant. Chaque dialogue peut être interprété comme une protection, une omission ou un mensonge. Le film exploite cette ambiguïté sans jamais enfermer le personnage dans une fonction morale unique, ce qui nourrit une tension psychologique durable.
L’absence prolongée du visage maternel agit comme une frustration maîtrisée. Le spectateur cherche instinctivement à compléter ce visage invisible, à reconstruire une identité à partir d’indices dispersés. Ce procédé transforme une simple enquête criminelle en réflexion sur la mémoire. Un souvenir incomplet devient rapidement un souvenir que chacun réinvente selon ses propres croyances. Le film interroge alors notre manière de fabriquer des vérités lorsque les preuves disparaissent.
Cette mécanique produit un effet rare dans le cinéma de genre. L’émotion ne surgit pas uniquement des révélations, mais du temps passé à les attendre. Chaque plan semble susceptible de contenir une information essentielle, obligeant le spectateur à observer les décors, les regards et les silences avec la même attention que les personnages. Cette implication transforme progressivement le public en enquêteur, sans jamais rompre la dimension profondément humaine du récit.

La Corée comme on ne la voit jamais au cinéma
Le film propose une représentation de la Corée des années 70 bien éloignée des images habituellement associées à l’essor économique du pays. Derrière les usines, les ateliers et la modernisation rapide apparaît une société où certains individus demeurent invisibles malgré leur contribution au développement collectif. Les ouvrières, les artisans et ceux qui ne correspondent pas aux critères sociaux dominants évoluent dans un espace où la réussite économique ne garantit ni reconnaissance ni dignité.
Cette approche donne au récit une portée anthropologique. Les personnages ne sont jamais réduits à leur fonction dans l’intrigue, ils deviennent les témoins d’une société qui hiérarchise les individus selon leur apparence, leur utilité ou leur conformité aux normes. La disparition de la mère dépasse ainsi le drame intime. Elle renvoie à toutes ces existences effacées par une mémoire collective davantage tournée vers les réussites visibles que vers leurs conséquences humaines. Cette toile de fond enrichit constamment l’enquête et donne au spectateur la sensation d’explorer une période historique rarement abordée sous cet angle dans le cinéma contemporain.
Il faudra désormais observer la réception internationale de The Ugly, sélectionné au Festival international du film de Toronto avant sa sortie en salles. Le plus difficile sera pour les non-cinéphiles et non familiers à l’histoire sociale coréenne de cette époque. Probablement, le côté très stylisé trouvera un écho auprès d’un public peu familier de cette période, ou bien le nom du réalisateur étant déjà sur toutes les lèvres des cinéphiles, permettra de plaider en faveur du film.
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29 juillet 2026 en salle | 1h 42min | Drame, Thriller
De Sang-Ho Yeon |
Par Sang-Ho Yeon
Avec Jeong Min Park, Hae-hyo Kwon, Shin Hyon Bin
Titre original Eolgul
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