Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne de 1648, où Sandra Hüller cherche sa liberté dans une société qui ne lui en accorde presque aucune.
Au lendemain de la guerre de Trente Ans, Rose (Sandra Hüller), soldat mystérieux au visage balafré, arrive dans un village allemand isolé. Par le travail, les services rendus et une présence discrète, elle gagne progressivement la confiance d’une communauté qui finit par l’accepter comme l’un des siens. Cette intégration reste pourtant fragile. Lorsque les habitants commencent à douter de son identité masculine, ce qui relevait jusque-là de l’intime devient une affaire collective, où se mêlent suspicion, normes sociales et menace d’exclusion.
Une éthique, une époque et des droits différents entre les hommes et les femmes
Sandra Hüller est intense dans Rose de Markus Schleinzer. La photographie et la gestion du noir et blanc. Le rythme et l’ambiance sont là et fait de Rose une œuvre singulière et d’auteur. Le film nous ramène à une époque où la condition des femmes était plus que médiocre, leurs droits inexistants. L’idée que porter le pantalon peut changer tout, un mythème qu’on a déjà vu plusieurs fois dans différentes œuvres, comme Lady Oscar, The Ballad of Little Jo (1993) ou Gentleman Jack.
Rose pousse cependant ce motif vers quelque chose de plus social : le vêtement ne transforme pas la personne, il transforme ce que la société l’autorise à être. Elle peut travailler, circuler, devenir soldat et surtout disposer d’une autonomie inaccessible à une femme de sa condition. Historiquement, certaines femmes ayant adopté une identité masculine accédaient effectivement à des espaces professionnels et militaires dont elles étaient normalement exclues. Le pantalon devient comme un passeport social. Tant que Rose est reconnue comme homme, ses compétences suffisent à construire sa place dans le village. Dès que son identité devient suspecte, les mêmes qualités ne la protègent plus.
C’est là que le film devient assez brutal, car il déplace la question du genre vers celle du pouvoir collectif de définir autrui. Rose n’existe jamais totalement par elle-même, elle existe dans le regard d’une communauté capable de valider puis de retirer son identité sociale. Cette précarité produit une tension psychologique permanente, perceptible dans l’économie de paroles du personnage, dans son corps, ses regards, sa manière d’occuper l’espace sans jamais pouvoir complètement s’y abandonner. Le spectateur sait alors qu’une intégration apparemment réussie peut s’effondrer sur un détail. Suzanna (Caro Braun) introduit une autre variation de cette contrainte : elle reste située du côté féminin de l’ordre social et rend ainsi visibles, par contraste, les possibilités auxquelles Rose accède en étant perçue comme un homme.

Recréer l’Europe d’après-guerre, celle de Trente Ans (1648)
L’Europe dans laquelle évolue Rose n’est pas simplement ancienne, elle sort d’une guerre commencée en 1618 qui a ravagé particulièrement les territoires allemands. Pillages, réquisitions, villages incendiés, famines et épidémies ont accompagné trente années de conflits, avec un recul démographique considérable. Rose fait sentir cet héritage sans transformer 1648 en grande fresque historique. Le monde reste petit, rural, physique. On travaille, on mange, on observe l’étranger, et cette matérialité donne paradoxalement une ampleur considérable à ce village, comme s’il devenait la miniature d’une société européenne cherchant à reconstruire un ordre après avoir vécu dans sa destruction.
Le noir et blanc participe beaucoup à cette sensation. Il retire à l’époque son exotisme pictural pour privilégier les matières, les visages, la boue, les vêtements et les corps marqués. L’image est belle, parfois même fascinante, sans rendre cette existence désirable. Surtout, la guerre demeure inscrite dans les comportements. Dans une communauté fragilisée, faire confiance possède un coût psychologique et l’étranger constitue autant une possibilité qu’un risque. Rose doit donc gagner sa légitimité par le labeur et les services rendus avant d’être progressivement intégrée. Lorsque le doute apparaît, cette confiance laborieusement construite se retourne. Le film produit alors une inquiétude particulière : dans une société qui tente de retrouver de la stabilité, ce qui échappe aux catégories devient rapidement menaçant.
Reste une question que Rose laisse volontairement inconfortable : jusqu’où peut-on fabriquer une existence viable lorsqu’elle dépend du regard et de l’approbation des autres ? Le parcours de Rose ne répond pas à une question, mais met en avant la fragilité d’une liberté conditionnelle, accordée tant que personne ne vient vérifier ce qui se cache derrière le rôle social.
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9 septembre 2026 en salle | 1h 34min | Drame, Historique
De Markus Schleinzer |
Par Markus Schleinzer, Alexander Brom
Avec Sandra Hüller, Caro Braun, Marisa Growaldt
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