Avec Nightborn, Hanna Bergholm transforme les angoisses de la parentalité en un cauchemar domestique où chaque certitude vacille, jusqu’à faire du foyer l’espace le plus inquiétant du récit.
Dans Nightborn, Saga (Seidi Haarla) et son compagnon Jon (Rupert Grint) s’installent dans la maison familiale au cœur de la forêt finlandaise pour construire une nouvelle vie. Après la naissance de leur premier enfant, le bonheur attendu laisse place à une inquiétude diffuse. Alors que l’entourage attribue les réactions de la jeune mère à l’épuisement ou au baby blues, elle perçoit chez son bébé des signes que personne d’autre ne semble remarquer. Entre doute, isolement et peur grandissante, le couple voit progressivement son quotidien basculer dans une réalité où chaque certitude devient suspecte.
Les angoisses de la grossesse.
Le film s’empare des angoisses de la grossesse, du baby blues et, plus largement, de cette expérience où porter un enfant revient à accueillir en soi un être qui est à la fois une part de nous-mêmes et un parfait étranger. Cette forme d’aliénation devient le moteur du récit, en explorant la peur d’un autre qui se nourrit de nous, grandit à travers notre corps et notre anima. Comme Egō, Hanna Bergholm mobilise l’horreur corporelle pour traduire une évolution psychologique par une métamorphose physique. Ici, l’être qui vient au monde est à mi-chemin entre l’homme et l’être naturel. Est-ce un démon, ou l’expression d’une version primitive de l’humanité ? Le film entretient volontairement cette ambiguïté, faisant de cette altérité le reflet des angoisses maternelles autant que d’une possible réalité.
Une mise en scène efficace, une photographie exemplaire. Rien ne dépasse et on arrive à faire peur avec très peu. Aucun réel jump scare, mais le film reste un travail de style qui répond aux attentes des films fantastiques flirtant avec l’horreur. Hanna Bergholm privilégie une tension diffuse, où le hors-champ, le design sonore et le rythme installent un malaise constant plutôt que de rechercher l’effet immédiat. La forêt, la maison et les matières organiques deviennent de véritables prolongements de l’état psychologique de Saga, tandis que les effets pratiques, les marionnettes animatroniques et les maquillages apportent une présence physique que le numérique peine souvent à reproduire. Cette approche confère au film une identité visuelle forte, où l’horreur naît autant de l’atmosphère que de l’ambiguïté.

Comment parler de la peur et de l’angoisse au sein du couple quand l’ennemie est partout ?
L’une des forces du film réside dans sa capacité à déplacer la peur. L’ennemi n’est jamais clairement identifié, ce qui contamine progressivement toutes les relations. Le bébé devient naturellement le premier foyer de suspicion, mais le film refuse de s’y limiter. Très vite, le doute s’étend au conjoint, à la famille, au corps médical, puis à la perception même de la réalité. Ce glissement installe une insécurité permanente où aucun espace ne semble encore fiable. Pour Saga, l’angoisse ne provient plus seulement de ce qu’elle croit voir, mais du fait que personne ne partage son expérience. Son isolement psychique devient alors plus inquiétant que la créature elle-même. Le couple se retrouve confronté à une situation paradoxale. Jon continue d’interpréter les événements selon une logique rationnelle, tandis que Saga accumule des indices qui, à ses yeux, rendent cette rationalité insuffisante. Le dialogue cesse peu à peu d’être un moyen de résoudre le conflit pour devenir un révélateur de leur incapacité à habiter une même réalité. Cette fracture produit un sentiment d’impuissance particulièrement efficace, car le spectateur comprend les réactions des deux personnages sans pouvoir déterminer lequel perçoit réellement la vérité.
Cette mécanique rejoint une expérience profondément humaine. Dans de nombreux couples, la peur ne naît pas uniquement d’un danger objectif, mais du moment où chacun commence à interpréter différemment une même situation. Nightborn transpose ce phénomène dans le registre fantastique sans jamais perdre sa dimension psychologique. L’angoisse circule entre les personnages, modifie leurs comportements et transforme les gestes les plus ordinaires en sources de méfiance. La maison familiale, censée protéger, cesse progressivement d’être un refuge. La forêt n’apparaît plus seulement comme un décor, mais comme une extension de cette incertitude, un espace où les frontières entre civilisation et instincts primitifs deviennent poreuses. Le spectateur partage alors un inconfort constant, non parce qu’il redoute uniquement ce qui pourrait surgir, mais parce qu’il ne sait plus à quel personnage accorder sa confiance. Cette ambiguïté nourrit une tension durable, bien plus persistante qu’une succession d’effets de surprise, et fait du couple le véritable terrain où se joue l’horreur.
Pour aller plus loin
En regardant ce film, on ne peut s’empêcher de penser au deuil de l’enfant imaginaire, ce processus psychologique par lequel les parents doivent renoncer à l’enfant qu’ils avaient fantasmé pour accueillir celui qui existe réellement. Le film en propose une déclinaison radicale. Saga semble contrainte d’accomplir ce travail malgré elle, tandis que son entourage interprète sa distance comme une forme de rejet ou de dureté. À l’inverse, Jon paraît s’enfermer dans un déni permanent, refusant d’envisager que son enfant puisse ne pas correspondre à l’image qu’il s’était construite. Le film transforme ainsi un mécanisme universel de la parentalité en une source d’angoisse où deux façons d’affronter la réalité finissent par rendre toute communication impossible.
Une mythologie floue
Le point de départ de Nightborn mêle plusieurs influences qui finissent par se rejoindre. Le récit puise dans les contes des frères Grimm, les histoires sombres de l’écrivaine finlandaise Anni Swan et les légendes scandinaves autour des trolls, tout en s’appuyant sur une réflexion autour des émotions contradictoires de la maternité et de l’arrivée d’un enfant. Cette double origine, entre folklore ancestral et expérience intime, nourrit un univers où les croyances anciennes continuent de circuler alors même que leur histoire s’est peu à peu perdue, laissant subsister des récits dont la mémoire demeure fragmentaire.
Le film construit une mythologie qui refuse volontairement d’apporter des réponses définitives, tout comme dans les contes et légendes, les origines s’effacent à mesure des années. Le récit ne cherche jamais à expliquer précisément l’origine de la créature, ni à détailler les règles qui gouvernent cet univers. Quelques indices disséminés dans la forêt, la maison et les croyances locales suggèrent l’existence d’un héritage ancien, sans jamais en révéler l’histoire complète. Ce choix entretient un flou permanent autour de la mythologie du film, laissant le spectateur combler lui-même les zones d’ombre.
L’inconnu devient ainsi plus inquiétant que n’importe quelle explication. Cette absence de passé clairement établi évite de transformer le fantastique en simple démonstration de lore et maintient l’attention sur les personnages. La menace conserve alors toute sa puissance, précisément parce qu’elle semble appartenir à un monde qui existait bien avant eux et continuera probablement d’exister après eux.
Le parcours de Nightborn dans les festivals et sa sortie en salles permettront d’observer comment cette approche de l’horreur psychologique trouvera son public face à un cinéma de genre souvent dominé par les effets spectaculaires. Reste également à voir si cette proposition s’inscrira dans la continuité du renouvellement du fantastique nordique, où les tensions familiales, les croyances et les émotions intimes deviennent le moteur principal du récit plutôt qu’un simple prétexte au surnaturel.
______
22 juillet 2026 en salle | 1h 32min | Epouvante-horreur
De Hanna Bergholm |
Par Hanna Bergholm, Ilja Rautsi
Avec Seidi Haarla, Rupert Grint, Pamela Tola
Titre original Yön Lapsi
En savoir plus sur Direct-Actu le média de la pop culture et alternative
Subscribe to get the latest posts sent to your email.

