Bao Nguyen signe Code for the People, un court documentaire consacré à l’avenir de l’open web, dont la sortie est prévue durant l’été 2026.
Le Web s’est développé autour d’un principe architectural qui dépassait largement la seule circulation de l’information : permettre à chacun de publier, créer et relier des contenus sans dépendre d’un intermédiaire unique. Cette organisation décentralisée a progressivement coexisté avec des usages concentrés autour de quelques grandes plateformes, devenues des points de passage quotidiens pour communiquer, s’informer ou diffuser son travail. Dans ce nouvel environnement numérique, la question de l’accès ne suffit plus. Celle du contrôle des infrastructures, des espaces de publication et des conditions de circulation des contenus prend une place croissante. C’est dans cette transformation historique d’Internet que s’inscrit aujourd’hui le débat autour de l’open web.
Un documentaire qui pose directement la question de la propriété du Web
Avec le film Code for the People, Bao Nguyen ne cherche pas seulement à raconter l’histoire d’une technologie ou d’un logiciel. Le cinéaste choisit un terrain beaucoup plus politique, au sens de l’organisation collective : à qui appartient réellement le Web que nous utilisons ? Le film part d’un constat volontairement frontal. Selon ses initiateurs, l’open web, présenté comme l’une des infrastructures invisibles les plus importantes de notre époque, se trouve désormais « assiégé » par un modèle où une poignée d’acteurs privés occupe une position dominante.
Cette critique vise notamment les « walled gardens », ces écosystèmes fermés dans lesquels l’utilisateur peut publier, échanger et consommer des contenus, tout en restant soumis aux règles techniques et commerciales de leur propriétaire. Le site de Code for the People emploie une autre expression particulièrement parlante, celle de « digital landlords », des propriétaires numériques capables d’utiliser leurs algorithmes pour déterminer ce qui devient visible. La question n’est alors plus uniquement celle du contenu disponible, mais de celui qui parvient jusqu’à nous, de sa hiérarchisation et des mécanismes qui organisent cette visibilité.
L’intelligence artificielle fermée rejoint cette réflexion par un autre chemin. Le projet l’identifie comme l’une des transformations susceptibles de modifier la manière dont les internautes se connectent entre eux et accèdent aux contenus. Le film place ainsi le Web à un point de bascule : laisser les gatekeepers renforcer leur pouvoir ou retrouver l’esprit open source qui a participé à sa construction. Cette opposition constitue le cœur idéologique du documentaire, sans réduire pour autant le sujet à une bataille entre entreprises ou modèles économiques.
Bao Nguyen possède justement une filmographie qui l’a régulièrement conduit à travailler sur des phénomènes collectifs à partir de trajectoires ou d’événements précis. Réalisateur de Be Water, consacré à Bruce Lee, et de The Greatest Night in Pop, autour de l’enregistrement de We Are the World, il aborde ici un objet moins immédiatement incarné : une infrastructure dont les effets sont omniprésents alors que son fonctionnement reste largement invisible pour l’utilisateur. Code for the People transforme cette abstraction en interrogation cinématographique sur ce qu’Internet doit permettre, ceux qui peuvent en définir les règles et les conditions nécessaires pour préserver sa liberté.
WordPress comme porte d’entrée vers une histoire beaucoup plus vaste
Le documentaire prend notamment appui sur WordPress, dont l’importance donne une matérialité immédiate au sujet. Plus de 40 % du Web fonctionne aujourd’hui grâce à ce système open source. Matt Mullenweg figure d’ailleurs parmi les personnes présentes dans Code for the People, aux côtés de différents bâtisseurs de l’open web. Ce choix permet de montrer l’open source non comme une abstraction réservée aux développeurs, mais comme une infrastructure déjà utilisée quotidiennement à une échelle considérable.
Le propos revendiqué dépasse cependant WordPress. Le logiciel devient plutôt un cas concret permettant d’examiner une philosophie de production fondée sur la possibilité d’utiliser, de modifier et de maintenir collectivement des outils accessibles indépendamment des frontières ou des origines. Derrière le code apparaît ainsi une organisation sociale particulière. Des développeurs y participent, bien sûr, tandis que des designers, rédacteurs, traducteurs, testeurs et membres de communautés locales peuvent également contribuer à l’existence et à l’évolution des projets.
C’est probablement ici que le titre Code for the People prend son sens le plus précis. Le code n’est pas présenté comme une finalité technique, il devient le support d’une conception de la propriété et de la transmission. Utiliser un outil open source suppose qu’une personne ait écrit le programme, qu’une autre puisse en documenter le fonctionnement, signaler un problème, proposer une traduction ou financer son maintien. Le modèle repose donc sur une circulation des compétences qui ne place pas tous les participants au même niveau technique, sans pour autant réserver la contribution aux seuls programmeurs.
Cette dimension explique également la présence d’un volet pédagogique autour du film. Le projet propose de découvrir le vocabulaire de l’open source, son histoire et ses évolutions, tout en invitant les internautes à rejoindre les millions de personnes qui construisent ou entretiennent déjà ces logiciels. Il ne s’agit pas de présenter une communauté à créer ex nihilo. Elle existe, produit des outils, maintient des projets et anime des groupes locaux. L’enjeu formulé par le projet consiste plutôt à rendre cette participation visible et suffisamment accessible pour que l’utilisateur puisse à son tour devenir contributeur.
Cinq actions pour reprendre concrètement possession de sa vie numérique
Le dispositif entourant Code for the People ne s’arrête pas au visionnage. Cinq formes de participation sont proposées, avec une première démarche volontairement limitée : déplacer un seul élément de sa vie numérique vers une plateforme ouverte. Cela peut être une newsletter, un portfolio ou un blog. L’objectif n’est pas d’organiser une migration générale et immédiate, mais de commencer par un espace dont l’utilisateur peut davantage maîtriser les conditions d’existence.
La deuxième proposition pousse cette logique vers la propriété directe. Enregistrer un nom de domaine puis y publier quelque chose revient à posséder son propre espace plutôt qu’à « louer » sa présence auprès d’une plateforme. L’apprentissage de WordPress est proposé comme l’un des moyens d’y parvenir. La distinction peut sembler technique, elle produit pourtant une différence fondamentale dans le rapport à l’identité numérique : un compte dépend d’un service, tandis qu’un domaine peut accompagner son propriétaire indépendamment du lieu où ses contenus sont hébergés.
Troisième possibilité, rendre quelque chose à l’écosystème utilisé. Le projet cite le code, la documentation, la traduction, les tests ou encore les dons et encourage notamment à rechercher les « good first issues », ces premières tâches permettant d’entrer progressivement dans un projet open source. WordCamp US 2026 fait également partie des rendez-vous mis en avant. Cette logique de réciprocité repose sur une idée assez simple : bénéficier gratuitement d’un commun numérique n’empêche pas de participer à son entretien selon ses propres compétences.
Le quatrième axe concerne le soutien aux organisations engagées dans cette défense. Mozilla, Internet Archive, Electronic Frontier Foundation, Creative Commons et WordPress Foundation sont explicitement cités parmi les structures qu’il est possible d’aider. Le film incite la création de liens entre personnes partageant ces préoccupations : organiser une projection, utiliser le documentaire dans un cadre pédagogique ou écrire à son sujet. La diffusion du film devient ainsi elle-même une forme de contribution, puisque la conversation autour de l’open web est considérée comme l’un des moyens d’élargir le mouvement.
Une sortie pensée comme le point de départ d’une mobilisation
Cette volonté explique aussi la forme choisie pour accompagner la sortie. Code for the People est annoncé pour l’été 2026, avec deux premières importantes organisées en juillet à San Francisco et New York. Le documentaire court ne constitue donc qu’une partie d’un ensemble plus large associant projections, ressources pédagogiques et possibilités d’engagement. Le spectateur n’est pas seulement invité à comprendre un débat, il peut prolonger directement ce qu’il vient de voir par une action adaptée à son niveau de connaissance ou à ses moyens.
Le projet repose sur une équipe resserrée. Bao Nguyen assure la réalisation, Kenneth Nguyen la production. Le montage est signé Sue Ding et Sarah Garrahan, tandis que Gene Back compose la musique. Matt Mullenweg et différents acteurs participant à la construction de l’open web apparaissent à l’écran. Ce choix des intervenants inscrit le récit du côté de ceux qui fabriquent et maintiennent ces infrastructures, plutôt que de traiter Internet uniquement depuis le point de vue de ses utilisateurs.
Le slogan final, « The web belongs to all of us », donne à cette campagne sa ligne directrice. Il ne s’accompagne pas seulement d’une déclaration de principe puisque le site cherche à orienter chaque visiteur vers une pratique concrète : trouver une plateforme ouverte, apprendre WordPress, commencer à contribuer, soutenir une organisation ou rencontrer une communauté. Cette architecture prolonge directement la logique de l’open source, où l’existence d’une ressource commune dépend aussi de personnes acceptant d’en assurer une partie du travail.
Le documentaire prend alors une fonction assez particulière. Son sujet porte sur l’avenir du Web, tandis que son dispositif de diffusion cherche déjà à agir sur cet avenir en recrutant de nouveaux participants. La frontière habituelle entre œuvre documentaire et campagne de mobilisation devient volontairement poreuse. Le film expose une bataille culturelle autour d’Internet, son prolongement propose aux spectateurs d’y prendre position par leurs propres usages.
La prochaine étape sera celle de la réception publique après ses premières américaines et de sa capacité à circuler hors des communautés déjà acquises à l’open source. Les projections organisées par le public et l’utilisation pédagogique du film seront particulièrement à suivre : elles détermineront en partie si cette campagne parvient à toucher les internautes qui utilisent quotidiennement le Web sans nécessairement s’interroger sur ses infrastructures.

En savoir plus sur Direct-Actu le média de la pop culture et alternative
Subscribe to get the latest posts sent to your email.

