« J’accuse » oubliez Polanski


Je propose un défi. Pendant le temps qu’il faut pour lire cette critique, oubliez qui est Roman Polanski. Mettez de côté tout ce que vous avez entendu sur lui – oubliez ses affaires judiciaires -, ignorez qu’il s’agit d’un fugitif programmé dans la sélection officielle des plus anciens festivals du monde.

Oubliez qui est Polanski un instant et juger l’oeuvre sans juger son auteur.

Concentrez simplement votre attention sur son dernier film, l’adaptation homonyme du roman. du co-auteur Robert Harris sur L’affaire Dreyfus. Si vous êtes capable de faire cet exercice, si pour vous « Polanski » n’est plus qu’une coquille vide, vous arriverez à entrer dans la dynamique que mobilise  cette intrigue!

C’est très difficile, la dissonance cognitive va surement vous faire du mal, vous allez surement trembler à l’idée de finir par aimer l’auteur du film… Mais faut-il pas simplement apprécier une oeuvre pour ce qu’elle est?

Il ne faut pas avoir honte, nous pouvons aimer un film sans pour autant aimer son auteur, nous pouvons défendre un film sans pour autant défendre son auteur. Vous n’avez pas à craindre la culpabilité qui pourrait naître en vous après être passé au guichet du cinéma. Comme le personnage du major Henry le dit à un moment donné dans le film: «Si vous m’ordonnez de tuer un homme, je le ferai. S’il me dit plus tard qu’il avait tort, je suis désolé, mais ce ne sera pas de ma faute. C’est l’armée

J'accuse

Une question de vérité?

Ce film est un plaidoyer contre la justice, il nous parle et évoque beaucoup de choses. Pour reprendre l’histoire dans son ensemble tout commence un 5 janvier 1895, le capitaine Alfred Dreyfus (Louis Garrel), jeune officier juif prometteur, est rétrogradé, accusé d’espionnage pour le compte de l’Allemagne et condamné à la prison à vie sur l’île du Diable. Georges Picquart (Jean Dujardin), promu à la tête de l’unité de contre-espionnage militaire qui aurait découvert les méfaits de Dreyfus, fait partie des témoins de son humiliation. Lorsque Picquart découvrira que les secrets sont encore transmis aux Allemands, il ne ménagera aucun effort pour prouver que Dreyfus est innocent et brise lentement la toile de mensonges qui avait été formée pour accuser l’officier, victime d’un antisémitisme pur. Ce qui le mettra en danger, ainsi que ses coéquipiers.

Vérité, justice, morale … Ces concepts ne sont d’aucune utilité lorsqu’ils sont utilisés dans l’intérêt de chacun, avec la froideur avec laquelle un jeune enfant ment pour obtenir quelque chose. Le mot, sans son noyau, n’est plus que significatif, c’est donc celui qui est le centre caché de J’accuse: si Dreyfus est condamné, c’est par des mots qui auraient pu être écrits de la main de n’importe qui. Il est condamné par une simple question d’importance, en quelque sorte, car le contenu de la lettre qui l’accuse ne révèle aucune information personnelle (le grand test est la calligraphie, qui après tout est quelque chose d’aussi abstrait que la forme d’une lettre). C’est aussi à cause de la façon dont l’armée, craignant de ruiner sa réputation, décide de ne pas reconsidérer son accusation: comment défaire puis refaire le grand spectacle de l’indignation qui consiste a dégrader un individu publiquement?  Et pourtant, nous trouvons finalement que Picquart n’agit que par conviction totale de sa position morale, s’occupant de son honneur avant celle de l’accusé, il estime que si l’armée n’agit pas comme il le faut, c’est son honneur d’officier qui est entaché! Nous pourrions simplement parler de vanité, et  cette dimension prend son sens avec des phrases comme celle du tout début «Au nom de la Vérité et de la Justice …»


Une question de scénario

Sans aucun doute, le scénario est l’élément le plus difficile dans ce film.  Il se centre trop sur le personnage de Picquart et bien souvent l’histoire de Dreyfus est mise au second plan pendant 40% du film. Pour rattraper ce soucis, l’année où le protagoniste Picquart est mis derrière les barreaux est traitée avec une légèreté et nous avançons très rapidement dans les  avancées qui mènent à la découverte de l’innocence de Dreyfus. Le spectateur ressort de la salle en disant «Ok il est innocent» mais il ne reste plus rien du procès si ce n’est que les exclamations d’un avocat et le discours de Picquart. Jean Dujardin ne propose pas non plus une interprétation plus poussée, nous sommes loin du film La contre enquête qui marquait le l’acmé de son jeu d’acteur. Ici, on sent que la direction est trop au centimètre près, on ressent l’étouffement des acteurs face à un évènement trop lourd, face à un devoir de respect des mémoires. De temps en temps, il y a des dialogues qui cherchent à faire sourire le spectateur  comme la scène dans le musée avec Picquart et un détective privé alors qu’ils observent une sculpture au Louvre. Le détective affirme: « Alors, est-ce faux?« , auquel répond Picquart: « Non, c’est une copie. » Les plus instruits comprendront la dimension juridique derrière ces mots, une copie est une copie contrôlée et autorisé, un faux est une copie sans autorisation de l’auteur. L’une est autorisée, l’autre pas. Dans le cadre de ce film, la notion de vrai et de faux est prépondérant, les écrits du dossier secret sont-ils authentiques? ou simplement des faux fabriqués de toute pièce par l’armée puis certifiés comme conforme et vrai par des personnes assermentées!?

Concrètement ce film permet de montrer que si Picquart obtient ses hautes fonctions uniquement pour son aversion reconnue des juifs. Il l’a admit publiquement plusieurs fois et en lui offrant une position très élevée, tout le monde s’assurait que l’affaire Dreyfus serait classée et n’aurait plus jamais aucune suite.

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La désapprobation culturelle de Polanski et l’usage des mots

La désapprobation culturelle de Polanski  touche les États-Unis mais également la France, plusieurs plateaux TV ont refusé de recevoir l’équipe du film durant la période de la promo organisée par le distributeur. Il y eu cependant plusieurs conférences de presse et de séances privées pour les médias et journalistes, ce qui démontre que le film a quand même disposé de tous les moyens techniques pour faire parler de lui. Au sein de la communauté des cinéphiles, beaucoup se sentent coupables d’aller au cinéma pour faire gagner de l’argent à un « pédophile » (nous citons entre parenthèses les dires, la rédaction, ni l’auteur ne tiennent ces propos, ndlr)

Le film est intéressant, car il traite l’histoire à travers le prisme de l’armée et non du point de vue de Zola. Polanski et son co-scénariste Robert Harris abordent l’affaire sous un angle qui n’a pas été courant dans le traitement cinématographique de cette page de l’Histoire. Non seulement ce n’est pas «L’histoire d’Emile Zola», mais celle de Picquart! En effet, même si le titre est « J’accuse » Zola n’est pas présenté avant  les 90 minutes du film, il n’est qu’un petit morceaux du film, il arrive au 10% restant. Si le choix du titre s’impose, c’est surement pour sa portée cognitive et culturelle: tout le monde connait «J’accuse», c’est beaucoup plus simple d’attirer le spectateur avec ce genre de titre que celui de L’enquêteur Picquart.

L’enquêteur Picquart

Le film se place du  point de vue de l’officier Georges Picquart, qui a observé la condamnation de Dreyfus et qui, après avoir repris une partie de la division du renseignement de l’Armée de terre, a appris à quel point Dreyfus avait été encadré. Le problème, c’est que Picquart était personnellement antisémite et détestait personnellement Dreyfus pour cette raison. Dès les premières scènes du film, lorsque  Jean Dujardin, dans le rôle de Picquart, informe ses supérieurs qu’il a regardé Dreyfus se faire dépouillé des boutons de son uniforme dans le cadre de la «dégradation», il évoque des mots forts comme la « peste ».

Mais Picquart est, en dehors de ce préjugé grotesque, un homme d’honneur, un défenseur de la vérité. Une fois qu’il la découvre, il ne reculera pas. Cela signifiera sa ruine à bien des égards.

Polanski comprit très bien l’antisémitisme, bien avant qu’il ne devienne un criminel. Raconter l’histoire à travers le prisme de l’expérience de Picquart lui permet d’établir des analogies et de limiter les différences entre l’antisémitisme personnel et le type institutionnel. “J’Accuse” fait cela très précisément tout en gérant un récit de suspense avec une discipline et un style hitchcockien. Les débats sont animés par une superbe distribution; En plus de Jean Dujardin, il y a un très discret Louis Garrel dans le rôle de Dreyfus, Emmanuelle Seigner dans le rôle de la maîtresse mariée de Picquart, Mathieu Amalric en tant qu’expert en écriture manuscrite, et bien plus encore, nous avons également Vincent Perez dans le rôle de confident. Les camarades qui jouent à des généraux français corrompus semblent avoir pu sortir du film « Les chemins de la gloire » de Kubrick.

J'accuse

Une analogie au mouvement metoo

Polanski signe un nouveau film magnifique, tout est parfait, l’esthétique, le cadrage, le jeu des acteurs. Le rythme est lent pour mieux souligner la lenteur de l’affaire Dreyfus.

Polanski valide son statut de grand réalisateur, un titre qu’on doit prononcer qu’en  ayant la capacité de séparer l’homme de l’artiste. Sans faire abstraction de cela nous ne pourrons pas apprécier son œuvre. Pourtant il est très difficile de cerner ce qui vient de l’homme ou de l’artiste.
Quand un film peut porter atteinte à l’ordre morale et l’éthique, il va de soi qu’on ne peut fermer les yeux et qu’on ne doit ne pas dissocier l’oeuvre de l’homme. Mais il faut faire attention aux dérapages et à l’influence des médias sur notre propre réflexion personnelle.
Cela dit le choix de l’affaire Dreyfus est judicieux, c’est un  rappel à l’ordre destiné aux médias, un moyen de dire: attention vous accusez souvent en ayant qu’un seul élément ou un « on dit » en votre possession.

Pourtant malgré le choix du sujet, certains diront qu’on ne peux dissocier l’homme de l’artiste, ni l’artiste de l’homme. Il est dangereux toutefois de jouer les juges quand on n’a aucune information formelle sur une affaire. A l’heure des réseaux sociaux, chacun s’auto-proclame expert de tout et de rien! Pourtant nous ne devons jamais juger un homme sans avoir la preuve intime et véridique de sa culpabilité. Ce film fait donc débat d’un côté on peut imaginer les différentes affaires sorties du silence suite au mouvement MeToo, mais d’un autre côté ce film permet de rappeler qu’il arrive que nous jugions quelqu’un simplement parce qu’il répond à des critères qui ne nous plaisent pas. Ce film peut faire l’analogie entre les accusations de viols qui ont découlé du mouvement me too et à l’affaire Dreyfus:
ce n’est plus une affaire d’état où nous avons l’armée contre un soldat juif, mais une guerre des genres.

Il devient alors très difficile de pouvoir parler de ce film sans éveiller une certaine crainte de la part des sceptiques. En effet même, si Polanski est un maître du cinéma, beaucoup diront qu’on ne doit plus regarder ses oeuvre.
Pourtant ils existent beaucoup d’artistes comme Ferdinand Céline qui ont écrit les plus beaux livres d’un mouvement artistique, d’un mouvement mort et enterré. Ils existent beaucoup d’artistes qui ont été souvent à la frontière de l’impensable et de l’intolérable.
Si on regarde le film pour son contenu et son récit on se rend compte que Dreyfus est choisi comme coupable tout simplement parce qu’il est juif et que le contexte social menait vers une haine du juif et de l’étranger. Sans vouloir rentrer dans le syndrome de Pygmalion, nous devons jamais juger quelqu’un sans avoir tous les éléments en notre possession
C’est dans ces retranchements que l’on doit se poser la question suivante: Doit-on juger une œuvre en tant que telle ou en fonction de son auteur?

 

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