Savannah Pope transforme Panopticon en vertige baroque sur l’emprise, le corps et ce regard qui continue de juger longtemps après avoir disparu.
Savannah Pope revient avec Panopticon, une chanson où l’opulence de la production et du clip ne masque jamais ce qui se joue derrière les apparences : un corps observé, mesuré, soumis à l’approbation d’un regard devenu presque omniprésent. Entre art rock, pop baroque et théâtralité, l’artiste construit quelque chose de somptueux, parfois volontairement excessif, pour raconter une violence beaucoup plus intime.
Savannah Pope est une chanteuse, autrice-compositrice et artiste visuelle basée à Los Angeles. Son univers croise art rock, pop cinématographique, glam, cabaret et performance, avec une voix volontiers opératique et une place importante accordée à la construction visuelle. Après avoir notamment assuré des premières parties d’Andy Bell d’Erasure en Amérique du Nord et joué trois soirées à guichets fermés au Fonda Theatre de Los Angeles, elle prépare un EP explorant le traumatisme, le désir, l’identité et la réappropriation de soi.
Quand le regard de l’autre finit par habiter le corps
Panopticon parle d’une emprise qui survit à celui ou celle qui l’a exercée. Les paroles de la chanson mettent en relation le rapport au corps, la validation extérieure et une expérience traumatique ancienne : être regardé finit par devenir une manière de se regarder soi-même. Le corps adulte reste ainsi soumis à une évaluation intériorisée, jusqu’à faire resurgir celui de l’adolescente de treize ans. L’enjeu n’est plus simplement d’échapper à un regard, mais de comprendre pourquoi celui-ci continue d’exister en son absence.
On retrouve dans la production et dans les images du clip toute la grandeur de la Pop des années 90-2000. Quand on produisait des artistes, on les mettait en avant et on montrait le meilleur. On investissait énormément dans leur univers, car tourner un clip en costumes de couturier flirtant avec le costume d’époque, ça demande un vrai investissement ! Sans oublier la DA artistique du clip, digne de No Doubt ou Madonna ! Alors qu’on aime ou pas, on reste subjugué quand on recroise un tel projet.
Cette démesure visuelle devient surtout pertinente parce qu’elle épouse exactement le mécanisme psychologique des paroles : plus l’image est magnifique, plus le corps qui l’habite semble souffrir d’être réduit à une image. Le vêtement, les côtes, la taille disponible en boutique ou encore le miroir ne constituent pas un simple inventaire autour des troubles de l’image corporelle. Ils décrivent progressivement un système de validation. Ici, le vêtement cesse presque d’habiller, il devient l’instrument qui certifie qu’un corps possède encore le droit d’être accueilli. Et lorsque les vendeuses peuvent enfin annoncer qu’elles ont la bonne taille, la satisfaction décrite possède quelque chose de terrifiant : les côtes se brisent, mais l’approbation est obtenue. La souffrance physique devient alors le prix symbolique d’une conformité sociale. C’est précisément là que Panopticon dépasse le simple rapport conflictuel au corps. Il ne suffit plus de se trouver beau, mince ou désirable, il faut correspondre à la représentation dont quelqu’un d’autre semble avoir fixé les dimensions. Même absent, ce regard continue de prendre les mesures.
Il est possible de rejeter consciemment une personne tout en continuant à lui abandonner une fonction psychique essentielle, celle qui décide de la valeur du corps.
Cette présence sans présence donne toute sa force au titre. Le panoptique fonctionne précisément parce que l’individu n’a plus besoin de savoir s’il est réellement observé pour modifier son comportement : la possibilité du regard suffit. Savannah Pope transpose ce mécanisme de surveillance dans l’intime avec une violence assez remarquable. La cabine d’essayage devient presque une architecture mentale, le plafond incliné, le regard imaginé derrière lui et l’impossibilité de prononcer certaines choses matérialisent une autorité désormais intériorisée. La question répétée autour de l’amour et de l’approbation révèle alors une contradiction qui n’en est pas vraiment une : détester celui dont la validation reste nécessaire.
En effet, l’affect et le jugement ne circulent plus ensemble. Il est possible de rejeter consciemment une personne tout en continuant à lui abandonner une fonction psychique essentielle, celle qui décide de la valeur du corps. Le morceau atteint quelque chose de beaucoup plus profond lorsqu’il ramène celui-ci à treize ans. L’âge biologique a avancé, l’espace permettant de choisir existe désormais, pourtant une partie du rapport à soi demeure fixée au moment où cette autonomie n’existait pas encore. Ce n’est pas un souvenir simplement conservé. C’est une règle ancienne qui continue de fonctionner dans le présent. Et le fantôme poursuivi n’a même plus besoin d’être là : la surveillance a trouvé mieux qu’une tour, elle s’est installée à l’intérieur.

L’image du repas déplace ensuite brutalement cette logique. La table pourrait évoquer le partage, elle devient le lieu d’une auto-consommation où la peau se retrouve entre ses propres dents. Cette formulation donne une matérialité presque organique à l’autodestruction : celui qui subit le jugement finit par participer au mécanisme qui le dévore. Le corps n’est donc plus seulement regardé depuis l’extérieur, il devient simultanément objet évalué et matière sacrifiée. La recherche du reflet dans les couverts pousse encore cette logique, car l’autorité n’a même plus besoin d’apparaître directement. Elle est recherchée dans les surfaces, les ombres, les signes, comme si l’individu devait vérifier constamment ce qu’un regard absent penserait de lui. C’est une forme d’hypervigilance déplacée vers l’image de soi, où l’approbation espérée demeure associée à la peur. L’idée de pouvoir prend alors un sens beaucoup moins abstrait : posséder une emprise durable, c’est continuer à orienter les comportements après avoir quitté la pièce.
Le clip répond à cette violence sans adopter une esthétique misérabiliste. Rococo, clair-obscur, costumes spectaculaires, théâtralité et références à l’éditorial de mode fabriquent au contraire une beauté presque insolente. Ce choix crée une friction particulièrement efficace : tout semble conçu pour être admiré alors que la chanson raconte précisément ce que peut coûter le fait d’exister sous l’évaluation permanente d’autrui. La magnificence devient ainsi ambivalente. Elle célèbre Savannah Pope comme artiste et corps spectaculaire tout en rejouant l’appareil visuel qui transforme les corps en objets à regarder, habiller, mesurer puis approuver. Le résultat possède quelque chose de volontairement inconfortable, parce que le spectateur participe nécessairement au dispositif : il regarde à son tour. Panopticon ne demande finalement pas seulement qui possède le pouvoir, mais comment ce pouvoir survit. La réponse est autrement plus inquiétante qu’une domination frontale : lorsqu’un regard a suffisamment façonné la perception de soi, celui qui surveillait peut partir. La tour, elle, reste debout.
Fiche technique du clip
Savannah Pope : réalisation, montage, costumes, production design, production, chorégraphie
Annette Bedrossian : coréalisation, production, chorégraphie
Miki Inoguchi : direction de la photographie, conception lumière
Lauren Berman : production design, création et confection des costumes, habillage
Lexi Quolas : maquillage et coiffure, création et confection des costumes, habillage
Tara Vanoni : création et confection des costumes
Jeremy Mowery : supervision VFX, effets visuels, rotoscopie, compositing, deuxième assistant caméra
Bree Brackett : étalonnage
Deborah Kim : première assistante caméra
Liam Webner : gaffer
Alejandro Zambrano : key grip
Charlotte Bonn : swing
Chris Price : assistant de production, DIT, playback
Eveanna Del Cid : assistante de production, troisième assistante caméra
Sean Black : photographie de plateau
Maggie Comer : harpe
Gabriel Diaz : technicien harpe
Tournage : Narrator, Inc.
Avec Savannah Pope, Rhys Alba, Adam Gimenez, Kat Garelli et Madison Shepard.
Crédits musicaux : paroles de Savannah Pope ; arrangements de Savannah Pope, Adam Gimenez et All Made Up ; production par All Made Up ; interprétation par Savannah Pope, All Made Up, Adam Gimenez et Kiel Feher ; mixage par Ryan Gilligan ; mastering par Joe LaPorta.
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