Cogway – Malecón

Avec Malecón, Cogway transforme une parenthèse cubaine en morceau solaire où l’urgence de vivre rencontre la nostalgie d’un instant suspendu.

L’instant présent possède une étrange fragilité : il existe avant même que l’on puisse véritablement comprendre qu’il est en train de devenir un souvenir. Avec Malecón, Cogway s’installe précisément dans cet espace, entre l’euphorie de ce qui est vécu et la conscience presque immédiate que rien ne pourra réellement être retenu.

Cogway, de l’expérimentation sonore à Cuba

Musicien autodidacte, compositeur et beatmaker, Cogway construit son univers dans le croisement plutôt que dans l’appartenance à un genre unique. Nourri aussi bien par la variété radiophonique et les cassettes familiales que par le jazz ou le rock, il développe avec IMPACT une matière instrumentale hybride marquée notamment par Nine Inch Nails, Depeche Mode et Massive Attack. La pulsation et l’ostinato y deviennent presque organiques, capables de traduire autant le mouvement des corps que les tensions du monde contemporain.

Malecón déplace cette recherche vers La Havane et sa célèbre jetée. Les paroles invitent à cesser d’attendre, reprendre le chemin et construire ce qui pourrait encore l’être puisque demain demeure incertain. Lueur accompagne cette urgence d’une voix qui ne célèbre pourtant pas simplement l’insouciance. « Hasta siempre », Cuba libre et les différentes maximes positives installent progressivement une injonction : ce qui n’est pas vécu maintenant risque de ne jamais exister.

Quand vivre maintenant devient presque une obligation

Une chanson solaire et entraînante, mais à force de vouloir vivre le maximum, on finit par ne rien réellement vivre. C’est précisément dans cette contradiction que le morceau devient plus intéressant que son apparente philosophie hédoniste. L’invitation à ne plus attendre possède d’abord quelque chose de libérateur : elle attaque cette tendance à différer l’existence, à imaginer qu’un meilleur moment arrivera pour commencer, partir ou simplement éprouver.

Le bonheur cesse alors d’être seulement une expérience pour devenir une performance temporelle…

Pourtant, les paroles déplacent progressivement cette possibilité vers une forme d’impératif. Il ne suffit bientôt plus d’être disponible au présent, il faudrait presque réussir ce présent. Le bonheur cesse alors d’être seulement une expérience pour devenir une performance temporelle, avec ce mécanisme psychologique assez contemporain où l’individu finit par se considérer responsable de tout ce qu’il n’a pas suffisamment vécu. Les maximes positives prennent ici une couleur ambiguë. Elles encouragent, certes, mais leur accumulation peut également culpabiliser celui qui n’arrive pas à transformer chaque possibilité en accomplissement. Le présent devait libérer de demain, il risque finalement de devenir une nouvelle échéance.

Cette tension fonctionne d’autant mieux que l’univers cubain convoqué par Cogway apporte une matérialité immédiate à cette philosophie : un lieu, une chaleur, une pulsation, l’impression d’un moment parfaitement aligné que l’on souhaiterait prolonger. Pourtant, vouloir rendre un instant éternel constitue déjà une manière de commencer à le perdre. L’attention se déplace de l’expérience vers sa valeur, puis vers sa conservation mentale : est-ce suffisamment beau, suffisamment intense, suffisamment mémorable ? C’est ici que la chanson touche quelque chose de psychologiquement plus fin. Être dans le présent suppose parfois de ne pas surveiller continuellement la qualité de ce présent. À l’inverse, vouloir vivre davantage peut installer une hypervigilance existentielle où chaque seconde doit justifier sa présence. La nostalgie douce portée par Lueur devient alors essentielle, car elle introduit une temporalité que les injonctions voudraient presque abolir : celle du souvenir. Il faut accepter qu’un moment se termine pour qu’il puisse devenir précieux.

Malecón conserve ainsi sa lumière, ses basses profondes et ses percussions organiques, tout en laissant apparaître derrière cette énergie une idée moins confortable : l’existence ne se mesure peut-être pas à la quantité d’instants vécus intensément, mais à notre capacité à être réellement là lorsqu’ils arrivent.


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