Miriam Clancy – I Love My Leather Jacket

Miriam Clancy et Dion Lunadon reprennent I Love My Leather Jacket de The Chills dans une version rock qui transforme l’hommage en transmission.

Miriam Clancy revient vers l’une des formations les plus importantes de la scène néo-zélandaise, The Chills, et vers Martin Phillipps, disparu en 2024. Cette reprise possède ainsi une histoire antérieure à son enregistrement : l’artiste interprétait déjà le morceau à New York lorsqu’elle avait rencontré son auteur neuf ans auparavant.

Néo-Zélandaise installée entre New York et la Pennsylvanie, Miriam Clancy développe depuis Lucky One puis Magnetic une écriture où l’intime rencontre volontiers des préoccupations existentielles. Nommée aux APRA Silver Scroll et aux New Zealand Music Awards, elle a également assuré des premières parties de Wilco. Son univers s’est ensuite enrichi d’une matière plus électrique et analogique avec Astronomy. Pour cette reprise, elle s’associe à Dion Lunadon, autre musicien néo-zélandais et ami de Martin Phillipps.

Quand un blouson devient un objet transitionnel

I Love My Leather Jacket parle d’un objet qui survit à celui auquel il demeure affectivement associé. Le blouson devient simultanément protection, souvenir et charge, avec une ambivalence assez remarquable : porter quelque chose appartenant à l’ami absent permet de conserver un lien concret avec lui, tout en rappelant précisément qu’il n’est plus là. L’amour de l’objet n’est donc jamais réellement matériel. Il relève d’une continuité affective, presque d’un transfert, où posséder revient paradoxalement à accepter ce qui a été perdu.

On aime la production, le mood de cette reprise. On a l’impression de voir sortir et apparaître dans notre esprit une scène à la Pulp Fiction dans un Diner américain ! Cette sensation visuelle vient probablement de cette manière de faire cohabiter une énergie rock quasi ludique avec quelque chose de beaucoup moins léger dans les paroles.

Guitares, voix, basse, orgue et batterie donnent au morceau une physicalité immédiate, quelque chose qui roule, avance et refuse la solennité funéraire. C’est précisément là que cette reprise devient intéressante : le deuil n’est pas traité par ralentissement émotionnel ou par surcharge mélancolique, il continue de vivre au milieu d’une musique qui possède encore du mouvement, du désir et même une forme de plaisir.

Cette contradiction est psychologiquement très juste. Un disparu ne laisse pas uniquement derrière lui de la tristesse, il laisse des gestes, des objets, des habitudes et parfois des morceaux de quotidien étonnamment joyeux. En reprenant cette chanson après la disparition de Martin Phillipps, Miriam Clancy et Dion Lunadon ajoutent une strate supplémentaire à ce mécanisme. Ce qui était déjà une chanson sur l’absence devient elle-même un objet de transmission. La reprise n’imite plus simplement une œuvre antérieure : elle accomplit presque ce que racontent ses paroles. Quelque chose passe d’une personne à une autre, continue d’être porté et change légèrement de forme sans perdre son origine.

Le choix du blouson en cuir est d’ailleurs beaucoup plus puissant qu’un symbole abstrait du souvenir. Il enveloppe le corps, conserve potentiellement une odeur, une usure, des plis, une morphologie laissée par celui qui l’a porté. L’objet possède donc une dimension somatique. Il protège celui qui reste tout en lui rappelant physiquement celui qui manque, ce qui rapproche sa fonction de celle d’un objet transitionnel, sans réduire pour autant le morceau à cette seule lecture psychologique. Les paroles poussent surtout cette ambivalence jusqu’à faire du cadeau une responsabilité : recevoir signifie désormais porter. Et porter peut réconforter autant que peser.

C’est ici que l’image du vêtement devient singulièrement précise, car le poids n’est plus métaphorique seulement, il existe réellement sur les épaules. La pensée magique affleure également dans cette relation accordée à l’objet, non comme une croyance naïve selon laquelle le disparu reviendrait, plutôt comme cette capacité humaine à investir certaines choses d’une présence qui excède leur matérialité. La reprise renforce encore ce phénomène puisque Martin Phillipps devient désormais, pour Miriam Clancy, cet « ami disparu » auquel la chanson peut être renvoyée. Une boucle étrange se referme : les mots écrits autrefois pour conserver quelqu’un deviennent après sa mort une manière de conserver celui qui les avait écrits. Le rock fait ici quelque chose que les objets savent parfois mieux faire que les discours : garder une présence sans prétendre abolir l’absence.


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