Un grand raccourci de Clément Devilliers et Armand Foëx, une comédie sur la débrouillardise rurale

Un grand raccourci, de Clément Devilliers et Armand Foëx, transforme la débrouillardise rurale en une comédie humaine sur l’avenir.

Quand le restaurant familial de deux cousins menace de disparaître, ils imaginent une dératisation aussi absurde qu’opportuniste en relâchant eux-mêmes des rats. Au même moment, deux jeunes femmes manipulent un concours de beauté afin de faire connaître leurs créations. Corentin (Jules Porier), Louise (Sara Montpetit), Alice (Louise Labèque) et leurs proches poursuivent chacun un raccourci vers une vie meilleure. Leurs stratagèmes finissent pourtant par se croiser et révèlent des aspirations bien plus profondes que la simple recherche du succès.

La comédie du vrai et des personnalités qui nous ressemblent

Une comédie du vrai, celle de ceux qui tentent et espèrent construire et entreprendre. Ici, toutes les combines et tous les moyens sont bons ! La réalisation est efficace, les dialogues vivants ! Une belle réussite pour un premier long métrage.
Le casting est excellent, on retrouve Sara Montpetit (Vampire humaniste cherche suicidaire consentant), Jules Porier est fragile et intense, Louise Labeque est dans la violence et l’ambition. Quant à François Le Bris, la petite découverte ! Chacun de ces personnages incarne des questionnements de la société, que ce soit les ambitions de réussite ou simplement le besoin de trouver un certain équilibre. Ils se complètent sans jamais vraiment avoir les mêmes motivations.

  • Pourquoi pas, on verra où on ira : on suit quelqu’un rencontré par pur hasard, et on tente de devenir Miss.
  • Je fais tout bien et sans dépasser des pointillés : quand mon père vend, je dois trouver un nouveau job, j’ai peur des normes et des règles.
  • Je veux quitter ce milieu social et monter ma marque : on invente, on réseaute. Il faut sortir de ce village et devenir quelqu’un.
  • Je fais un maximum d’argent, qu’importe : l’argent comme ceinture de sécurité émotionnelle. On veut de l’argent pour soi, mais également pour essayer de garder près de soi nos proches.

Cette diversité de trajectoires constitue la véritable force du film. Personne n’est réduit à une simple fonction comique ou dramatique. Derrière chaque magouille apparaît une tentative d’adaptation à un environnement économique qui laisse peu de place à l’erreur. Les personnages bricolent leur avenir avec les moyens du bord, improvisent des solutions parfois absurdes, parfois ingénieuses, parce qu’ils refusent de rester immobiles.

Un grand reccourcis © UFO distribution


Le spectateur rit souvent des situations, mais il reconnaît aussi des mécanismes psychologiques très contemporains, celui de vouloir réussir rapidement, de craindre le déclassement ou de chercher une identité professionnelle avant même d’avoir trouvé sa propre stabilité affective.

Les maladresses deviennent crédibles parce qu’elles ressemblent aux hésitations de nombreux jeunes adultes…

De plus, le film montre combien les personnalités évoluent au contact des autres. Les alliances changent, les intérêts se rejoignent puis s’éloignent, chacun révélant une facette différente selon la personne qu’il côtoie. Cette dynamique rappelle que la personnalité n’est jamais figée. En psychologie sociale, elle se construit aussi dans l’interaction, à travers les compromis, les conflits et les regards extérieurs. Cette circulation permanente des rôles nourrit une impression de spontanéité qui renforce le sentiment d’observer des individus ordinaires plutôt que des archétypes de fiction. Les maladresses deviennent crédibles parce qu’elles ressemblent aux hésitations de nombreux jeunes adultes confrontés à l’entrée dans la vie active.

Quitter les grandes villes pour ces lieux où tout le monde se connaît

La Bretagne rurale ne constitue pas un simple décor. Elle influence directement les comportements et les relations entre les personnages. Dans un territoire où chacun finit par connaître les affaires des autres, chaque initiative devient rapidement une affaire collective. Les combines circulent vite, les réputations également. Cette proximité permanente produit une forme de contrôle social discret, le plus surprenant, cette solidarité inattendue. Les habitants peuvent juger, aider ou compliquer une situation, parfois dans la même journée. Le spectateur retrouve ainsi une réalité rarement montrée, celle d’espaces où les relations humaines restent au cœur de la vie quotidienne, bien avant les réseaux professionnels ou numériques.

Cette géographie transforme aussi la réussite en objectif plus concret. Ici, il ne s’agit pas de bâtir une entreprise mondiale ou de devenir une figure de la réussite spectaculaire. Les personnages cherchent d’abord à préserver une activité, gagner leur autonomie ou créer une opportunité là où elle semble absente. Le film interroge ainsi une question peu abordée dans la comédie française, celle de l’avenir des jeunes en dehors des grandes métropoles. Cette perspective donne aux situations humoristiques une résonance sociale plus profonde, car derrière chaque raccourci se cache finalement une simple interrogation : comment construire sa place lorsque les possibilités paraissent limitées.

Un grand raccourci © UFO Distribution

Un casting avec des acteurs de demain et contemporain

On a eu un réel coup de cœur pour Sara Montpetit et Jules Porier. Ils incarnent cette nouvelle génération qui joue avec leurs tripes, où chaque respiration compte, où chaque silence foudroie.

Leur force réside dans une manière de jouer qui refuse les démonstrations. Les émotions ne sont jamais soulignées, elles apparaissent dans une respiration qui se bloque, un regard qui hésite ou une posture qui se referme imperceptiblement. Cette économie de jeu modifie profondément la place du spectateur. Il n’est plus face à des acteurs cherchant à convaincre, mais devant des êtres dont les réactions semblent surgir naturellement, sans effet spectaculaire ni composition appuyée.

Sara Montpetit confirme cette capacité rare à rendre visible une pensée avant même qu’elle ne soit formulée. Son visage laisse circuler le doute, l’envie, la frustration ou l’espoir avec une remarquable précision. Face à elle, Jules Porier construit un jeu beaucoup plus intériorisé. Son interprétation repose sur une tension permanente, comme si chaque décision exigeait un effort invisible. Cette retenue donne davantage de poids aux moments où les émotions finissent par déborder, sans jamais rompre l’équilibre général du personnage.

Louise Labèque introduit une énergie radicalement différente. Plus instinctive, plus frontale, elle imprime un rythme qui vient constamment bousculer celui de ses partenaires. François Le Bris apporte, de son côté, une spontanéité qui donne parfois l’impression que les dialogues naissent au moment même où ils sont prononcés. Cette complémentarité nourrit un véritable jeu d’ensemble, où chacun écoute l’autre avant de chercher à exister lui-même.

C’est probablement là que le casting trouve sa plus grande réussite. Aucun interprète ne cherche à dominer la scène. Les regards répondent aux silences, les respirations prolongent les dialogues et les réactions comptent souvent plus que les mots. Cette qualité d’écoute rappelle l’émergence d’une génération de comédiens qui privilégie la sincérité émotionnelle à la performance démonstrative. À l’écran, cette approche produit un effet rare, celui d’oublier progressivement les interprètes pour ne plus voir subsister que la vérité des situations.

Un film très attendu et le distributeur UFO Distribution, qui en fait son second film estival, à l’affiche quelques semaines après Gorgona. La sortie du film permettra surtout d’observer la manière dont le public s’appropriera cette représentation d’une jeunesse rurale qui entreprend sans être idéalisée. Dans un paysage cinématographique où les récits sont généralement centrés sur les grandes villes, Un grand raccourci pourrait ouvrir davantage d’espace à des histoires ancrées dans des territoires moins représentés, où l’avenir se construit d’abord à l’échelle d’une communauté avant de devenir une réussite individuelle.

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Note : 5 sur 5.

12 août 2026 en salle | 1h 21min | Comédie dramatique
De Armand Foëx, Clément Devilliers | 
Par Armand Foëx, Clément Devilliers
Avec Sara Montpetit, Louise Labeque, François Le Bris


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