Dans le tumulte des Jeux Olympiques de Paris, Laurent Slama signe un drame sensoriel où le silence, le bruit et le mouvement deviennent les véritables narrateurs d’une renaissance intérieure.
Le jour de l’ouverture des Jeux Olympiques de Paris, Élisabeth (Agathe Rousselle), jeune femme malentendante en proie à une profonde dépression, tente de survivre au chaos d’une capitale en effervescence. Lorsqu’elle croise la route d’Elijah (Alex Lawther), voyageur californien spontané et bienveillant, son équilibre fragile vacille. Une perte inattendue l’oblige alors à affronter ses peurs, à abandonner certains mécanismes de protection, et à renouer avec un monde qu’elle s’efforçait jusqu’ici de tenir à distance.
Agathe Rousselle et Alex Lawther sont deux êtres défragmentés ayant appris à vivre dans ce monde avec des protections et des mécanismes de défense. Un film sensitif où le visuel et le sonore viennent conjuguer avec l’espace filmique et l’inconscient du spectateur.. Laurent Slama nous étonne par sa narration, son style et sa manière de filmer l’invisible et le sonore.
Construire un film utilisant les sens, montrer le sonore, sublimer le mouvement et l’image
Agathe Rousselle et Alex Lawther incarnent ici deux êtres défragmentés, deux individus qui avancent dans le monde en s’appuyant sur des mécanismes de défense devenus indispensables à leur survie psychique. L’une s’est progressivement retirée du collectif, utilisant parfois le silence comme un refuge contre la violence du réel. L’autre apparaît comme une présence plus ouverte, presque flottante, mais qui porte lui aussi une forme d’errance existentielle. Ce qui frappe dans la mise en scène de Laurent Slama, c’est sa capacité à ne jamais réduire ces personnages à leur fonction narrative. Ils existent d’abord comme des corps traversant un espace, comme des consciences en mouvement, comme des sensibilités qui tentent de retrouver un point d’ancrage dans une ville devenue gigantesque.
Le cinéaste ne filme pas uniquement ce que les personnages voient. Il cherche à donner une matérialité à ce qu’ils ressentent. Le son devient alors un outil dramaturgique majeur. Le silence n’est jamais une simple absence sonore. Il possède une densité, une texture, une présence quasi physique. À l’inverse, le vacarme de la ville se transforme en matière émotionnelle.La présence des Jeux Olympiques ne sert pas uniquement de décor. Elle donne une forme concrète à cette sensation d’être submergé par le monde. Le bruit, les mouvements de foule et l’agitation permanente deviennent l’expression d’une société qui sollicite sans cesse l’individu, jusqu’à parfois l’épuiser ou le pousser au retrait. Élisabeth évolue ainsi dans un espace où l’intime se heurte continuellement au collectif.

Cette approche produit un cinéma profondément sensoriel. Les déplacements, les regards, les hésitations corporelles deviennent aussi importants que les dialogues. Cette proximité presque chorégraphique place la caméra au plus près des gestes, des respirations et des infimes déséquilibres corporels. Cette proximité nourrit un rapport très organique à l’image. Les mouvements de foule, les reflets, les variations lumineuses ou les changements de rythme participent à la construction d’un langage émotionnel qui agit parfois directement sur l’inconscient du spectateur.
Le film ne cherche pas à expliquer chaque sensation. Il invite davantage à les éprouver. Cette logique rejoint certaines traditions du cinéma moderne européen où le récit importe autant que l’expérience perceptive qu’il génère. Ici se filme l’invisible, non pas sous la forme du fantastique, mais à travers les tensions intérieures qui traversent ses personnages. La solitude, l’épuisement psychique, le besoin de contact humain ou encore la peur du monde deviennent perceptibles grâce à une articulation extrêmement précise entre le sonore, le visuel et l’espace filmique. Dans cette perspective, A Second Life apparaît moins comme un simple drame que comme une expérience sensible où chaque élément de mise en scène participe à une exploration des états de conscience contemporains.
Un tournage durant les JO de Paris
Les Jeux Olympiques constituent bien davantage qu’un simple arrière-plan dans A Second Life. Pour Élisabeth, cet événement mondial prend la forme d’un environnement dont l’intensité semble constamment la dépasser. La ville est envahie par les foules, les déplacements se multiplient, le bruit devient omniprésent et chaque espace paraît occupé. Dans ce contexte, le film observe avec finesse ce que ressent une personne qui tente de préserver un équilibre fragile alors que tout autour d’elle semble accélérer. Les Jeux deviennent ainsi le miroir d’un monde contemporain où l’individu est sans cesse sollicité, parfois jusqu’à l’épuisement.
Au milieu de cette effervescence collective, Élisabeth avance comme une silhouette en décalage. Là où certains voient une fête populaire, elle perçoit un espace saturé dans lequel il devient délicat de trouver sa place. Les visages défilent, les corps se croisent, les événements s’enchaînent, mais cette proximité permanente ne garantit jamais une véritable rencontre. Le contraste entre son intériorité fragilisée et l’exubérance d’un événement planétaire crée une tension dramatique particulièrement féconde. Plus les Jeux occupent l’espace, plus le sentiment d’isolement du personnage semble se révéler. Le film explore alors ce paradoxe très contemporain : être entouré de milliers de personnes tout en éprouvant une profonde solitude.
Paris devient progressivement un personnage à part entière. La capitale ne sert pas uniquement de décor aux événements, elle accompagne les états émotionnels des protagonistes et participe à leur parcours. Les rues pleines, les quais animés, les flux humains et les changements constants de rythme traduisent une ville en perpétuel mouvement. La ville respire, accélère, se contracte et déborde. Elle agit sur les personnages autant qu’ils agissent sur elle. Derrière l’histoire d’Élisabeth se dessine alors une réflexion plus large sur notre rapport au collectif, sur la difficulté de préserver son espace intérieur et sur ce besoin universel de créer du lien dans un monde qui semble parfois avancer plus vite que ceux qui l’habitent.
La difficulté d’être au monde
Au-delà de son dispositif sensoriel et de son ancrage dans les Jeux Olympiques, A Second Life parle surtout d’une difficulté profondément contemporaine : celle d’habiter le monde lorsque l’on ne parvient plus à s’y sentir relié. Élisabeth n’est pas seulement une femme malentendante. Elle représente ces individus qui finissent par construire autour d’eux une succession de barrières invisibles afin de se protéger de la fatigue sociale, du regard des autres ou d’une souffrance devenue trop lourde à partager. Son silence apparaît alors moins comme une conséquence de son handicap que comme un espace de retrait où elle tente de retrouver une forme de contrôle sur son existence.
La rencontre avec Elijah vient perturber cet équilibre fragile. Le personnage interprété par Alex Lawther n’est jamais présenté comme un sauveur ou comme une solution miracle. Il agit davantage comme un révélateur. Sa présence oblige Élisabeth à réinterroger les récits qu’elle s’est construits pour justifier son isolement. Le film évite ainsi l’écueil du drame psychologique démonstratif. Laurent Slama préfère observer la manière dont deux solitudes entrent progressivement en résonance, chacune reconnaissant chez l’autre une forme de vulnérabilité familière.

Cette dimension relationnelle constitue sans doute l’aspect le plus touchant du long métrage. Derrière le bruit des foules, derrière les mouvements de la ville et derrière l’expérience sensorielle proposée au spectateur, A Second Life raconte finalement quelque chose de très universel. Le besoin de lien. La peur d’être rejeté. Le réflexe de se protéger jusqu’à parfois se couper de ceux qui pourraient nous comprendre. Dans une époque où les moyens de communication se multiplient mais où le sentiment de solitude demeure omniprésent, le film trouve une résonance particulière. Il rappelle avec délicatesse que la rencontre reste souvent l’un des rares moyens de sortir des labyrinthes que nous construisons nous-mêmes autour de nos blessures.
Avec A Second Life, Laurent Slama confirme une démarche de cinéma profondément incarnée. Entre portrait psychologique, expérience sensorielle et captation du réel, le réalisateur compose une œuvre où l’image et le son ne servent pas seulement le récit, mais deviennent les vecteurs d’une expérience intime. Porté par Agathe Rousselle et Alex Lawther, le film explore la possibilité d’un retour au monde, et rappelle que derrière le vacarme collectif subsiste toujours la nécessité fondamentale de la rencontre humaine.
______
10 juin 2026 en salle | 1h 18min | Drame
De Laurent Slama |
Par Laurent Slama, Thomas Keumurian
Avec Agathe Rousselle, Alex Lawther, Suzy Bemba
En savoir plus sur Direct-Actu.fr le média de la culture pop et alternative
Subscribe to get the latest posts sent to your email.

