Au bord du monde, quand le quotidien se construit en tension et proche d’un point de bascule permanent.

Dans les couloirs d’un service psychiatrique fermé, une jeune infirmière découvre un univers où la frontière entre soin, contrôle et humanité devient de plus en plus trouble. Au bord du monde suit cette immersion au plus près du réel.

Alexia (Mara Taquin), 25 ans, débute comme infirmière stagiaire dans une unité psychiatrique fermée. Idéaliste et volontaire, elle découvre rapidement un quotidien marqué par les tensions humaines, l’épuisement des soignants et la violence institutionnelle. Malgré les mises en garde de Joëlle (Nathalie Richard), infirmière cheffe expérimentée qui lui rappelle la nécessité de garder une distance émotionnelle avec les patients, Alexia se rapproche de Mila (Sasha Deprez), une jeune femme internée qui ne comprend pas sa présence dans l’établissement. Bouleversée par la détresse et la colère de la patiente, la jeune infirmière commence progressivement à remettre en question les règles, les méthodes et les limites d’un système censé protéger autant qu’enfermer.

Être au bord du monde

Pour Guérin Van de Vorst et Sophie Muselle, le titre Au bord du monde résume autant l’état psychique des patients que celui d’une société qui peine à regarder certaines souffrances en face. L’hôpital psychiatrique devient une sorte de miroir grossissant des fractures contemporaines, précarité, isolement, fatigue mentale ou exclusion sociale. Les patients vivent dans un entre-deux permanent, séparés du monde extérieur, parfois même coupés du réel ou de leurs proches. Mais le film montre aussi que les soignants peuvent eux-mêmes finir « au bord », épuisés émotionnellement par la violence institutionnelle et le poids humain du métier. Le titre possède alors une portée presque existentielle, celle d’êtres fragiles qui tentent de préserver un lien avec eux-mêmes, avec les autres et avec une société qui les regarde souvent de loin.

Cette idée du « bord » traverse d’ailleurs toute la mise en scène du film. Les couloirs fermés, les portes sécurisées et les plans séquences renforcent cette sensation d’enfermement progressif, comme si chacun tournait dans un espace suspendu hors du temps. Le service psychiatrique devient presque un territoire parallèle, ni totalement intégré au monde extérieur, ni complètement isolé de lui. Alexia découvre alors une réalité où les frontières deviennent floues, entre protection et contrainte, empathie et transfert affectif, soin et perte de repères. Le film rappelle aussi que la psychiatrie ne concerne pas uniquement quelques individus marginalisés, mais révèle les failles profondes d’une société moderne sous tension permanente. Derrière les crises et les silences des patients, ce sont aussi les angoisses collectives contemporaines qui apparaissent en filigrane.

Au bord du monde – Mara Taquin © Wrong Men Productions

Mara Taquin au plus juste et au cœur d’un drame touchant

Mara Taquin est bouleversante. Elle avait déjà captivé notre attention dans des films comme Le Mohican, La Petite, et Rien à foutre. Mais là, elle est dans un jeu plus vrai que nature. Peut-être que le cadre s’y prête, et le réalisme aussi. On est d’abord surpris de voir qu’en Belgique les infirmiers ont des blouses et conservent leur pantalon et vêtements de ville, alors qu’en France, ils portent un ensemble. Seuls les médecins ont une blouse longue avec des vêtements apparents, sauf les chirurgiens qui ont une tenue complète (dentiste, chirurgien…). Cette différence vient troubler la lecture première, car on comprend là que tout le personnel soignant encadre et se bat pour ces patients.

Cette proximité vestimentaire crée quelque chose de très étrange à l’écran. Le personnel semble moins désincarné, moins « institution ». Les corps restent visibles, humains, fatigués parfois. Cela participe énormément à la sensation documentaire du film. La caméra colle littéralement aux personnages, dans des plans séquences qui étouffent autant qu’ils captivent. Le spectateur n’a jamais le confort d’une coupure de montage venant le sortir émotionnellement d’une scène. Quand une crise éclate, quand un patient déborde, quand la tension monte dans un couloir, on reste enfermé avec eux. Le film épouse cette temporalité du soin psychiatrique, faite d’attente, de fatigue nerveuse, de micro explosions émotionnelles et d’instants suspendus.

Ce qui frappe surtout, c’est l’absence totale de caricature. Les soignants ne sont ni des bourreaux froids, ni des saints sacrificiels. Ils composent avec un système sous tension permanente, entre protocoles, manque de moyens et nécessité de protéger des patients parfois dangereux pour eux-mêmes. Le film capte très bien cette zone grise morale, extrêmement difficile à représenter au cinéma sans tomber dans le militantisme simpliste. Alexia découvre progressivement que vouloir aider ne suffit pas toujours, et que l’empathie pure peut aussi devenir une forme de mise en danger psychique.

Face à elle, Sasha Deprez dégage quelque chose de brut, presque incontrôlable. Son regard oscille constamment entre détresse, colère et peur d’être abandonnée. La relation entre les deux femmes devient alors le cœur émotionnel du film. Non pas une opposition classique entre soignante et patiente, mais la rencontre de deux fragilités qui se reconnaissent malgré les murs, les portes verrouillées et la logique institutionnelle.

Pierre Rapsat : quand on danse en enfer, la danse de la colère.

La chanson « C’est Toujours un mystère » chantée par un patient rappelle les paradoxes des maladies mentales. Pierra Papsat possède un grand répertoire, mais cette chanson est parfaite pour parler des folies, des psychoses ou de la névrose. Danser la danse de la colère, en enfer !

Le morceau agit comme une extension psychique du film. Pas une illustration musicale au sens classique, mais une irruption émotionnelle. À cet instant, la psychiatrie cesse d’être uniquement un cadre médical pour redevenir un territoire humain, traversé par les obsessions, les pulsions contradictoires et cette difficulté permanente à mettre des mots cohérents sur la souffrance intérieure. La chanson surgit comme un exutoire collectif, quelque chose de fragile et d’incontrôlable à la fois.

Le film capte très bien cette ambiguïté propre aux troubles psychiques sévères. Certaines phrases semblent absurdes, puis quelques secondes plus tard deviennent d’une lucidité désarmante. La colère n’est jamais montrée ici comme une simple violence. Elle apparaît comme une saturation émotionnelle, une impossibilité à contenir davantage ce qui déborde mentalement. C’est précisément là que le long métrage évite le piège du regard voyeuriste sur la folie. Les patients ne sont jamais réduits à leurs crises.

Cette scène musicale rappelle aussi l’importance historique de certaines approches psychiatriques cherchant à réintroduire le collectif, la parole et même l’expression artistique dans le soin. Le chant devient un espace où les hiérarchies se fissurent momentanément. Pendant quelques minutes, il n’y a plus vraiment de séparation nette entre ceux qui soignent et ceux qui tentent simplement de survivre à leur propre esprit.

Au bord du monde: Mara Taquin © Wrong Men Productions

La difficulté d’une psychiatrie humaniste

Le personnage central de la jeune infirmière finit par trop s’investir, elle perd sa distance essentielle dans les métiers de la psychiatrie. Elle est dans une forme de transfert, de surinterprétation de tout, et les drames comme les erreurs s’accumulent.

Le film montre alors quelque chose d’assez rarement traité avec justesse au cinéma, la frontière extrêmement fragile entre empathie sincère et implication émotionnelle destructrice. Alexia ne supporte plus l’idée d’être seulement une exécutante du protocole. Chaque regard, chaque silence, chaque réaction d’un patient devient pour elle un signe à décoder, presque une mission morale personnelle. Or la psychiatrie fonctionne précisément sur une tension permanente entre humanité et cadre clinique. Sans cette distance professionnelle, le soignant risque progressivement de se dissoudre dans la souffrance de l’autre.

Le long métrage évite pourtant le discours simpliste du type « il faut devenir froid pour survivre ». Ce n’est pas ce qu’il raconte. Nathalie Richard incarne d’ailleurs parfaitement cette génération de soignants épuisés, parfois rugueux dans leur manière de parler, mais qui comprennent qu’une institution ne tient plus si chacun agit uniquement selon son affect immédiat. La protection du patient passe aussi par des limites claires, parfois frustrantes, parfois incomprises.

C’est là que le film devient particulièrement intéressant dans sa réflexion sur la psychiatrie moderne. Humaniser le soin ne signifie pas abolir les règles, ni transformer l’hôpital en espace sans structure. Au contraire. La distance thérapeutique existe pour éviter les projections, les dépendances affectives et les confusions émotionnelles pouvant aggraver certaines pathologies. Ce film rappelle alors une vérité inconfortable : aider quelqu’un ne signifie pas forcément entrer dans sa chute avec lui.

Avec Au bord du monde, Guérin Van de Vorst et Sophie Muselle signent un film d’une rare intelligence émotionnelle sur la psychiatrie contemporaine. Le long métrage refuse le sensationnalisme, refuse aussi la simplification militante, pour observer au plus près la fragilité humaine des patients comme des soignants. Grâce à ses plans séquences oppressants, son approche quasi documentaire et surtout l’interprétation remarquable de Mara Taquin, le film capte cette usure psychique silencieuse qui traverse les institutions de soin. Derrière les portes verrouillées et les protocoles médicaux, il interroge surtout la difficulté de rester humain sans se perdre soi-même. Une œuvre inconfortable parfois, mais profondément nécessaire dans son regard sur la santé mentale, la solitude et les limites du dévouement.

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Note : 5 sur 5.

10 juin 2026 en salle | 1h 45min | Drame
De Guérin van de Vorst, Sophie Muselle | 
Par Guérin van de Vorst, Sophie Muselle
Avec Mara Taquin, Sasha Deprez, Nathalie Richard


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