Adapté d’une bande dessinée québécoise culte, Vil & Misérable propose une comédie noire où le fantastique devient un outil d’observation sociale. Entre humour absurde et regard lucide sur le quotidien, le film explore la place de l’individu dans un monde en décalage avec ses propres règles.
Lucien (Fabien Cloutier) est un démon morose installé sur Terre depuis plus de 350 ans, travaillant comme libraire avec une passion tranquille pour son métier. Son quotidien bien réglé est bouleversé par l’arrivée de Daniel (Pier-Luc Funk), un humain enthousiaste qui vient chambouler cet équilibre fragile. Contraints de collaborer pour sauver leur librairie, ils doivent dépasser leurs différences et composer avec une mission aussi improbable qu’inconfortable, révélant peu à peu les failles d’un monde dans lequel le banal côtoie l’étrange.

Une critique de notre société
Le film s’inscrit dans une tradition de comédie noire où le fantastique sert de révélateur social. Ici, le démon n’est pas une figure terrifiante mais un être fatigué, presque banal, qui observe le monde humain avec une forme de distance. Ce renversement de perspective permet d’interroger la normalité, les habitudes et les contradictions d’une société qui fonctionne par automatismes. Le cadre d’une réalité alternative n’est pas un simple décor, il agit comme un miroir déformant où les règles semblent proches des nôtres, mais suffisamment altérées pour faire ressortir l’absurdité du quotidien.
Le choix de situer l’action dans une librairie n’est pas anodin. Cet espace, associé à la connaissance et à la transmission, devient un lieu de tension entre deux visions du monde. D’un côté, Lucien incarne une forme de désillusion, une routine figée qui traduit un rapport distancié à l’existence. De l’autre, Daniel apporte une énergie naïve, subtiliement optimiste, qui vient heurter cette stabilité. Leur relation repose sur ce contraste, qui devient le moteur du récit, mais aussi le point d’entrée d’une critique plus large sur la difficulté de coexister avec des visions opposées.
Le film joue sur les codes du buddy movie, en les détournant. L’amitié n’est pas immédiate, elle se construit dans l’inconfort, dans l’obligation de faire équipe. Ce choix renforce la dimension sociale du récit, car il évoque une réalité bien concrète, celle de devoir collaborer avec des profils incompatibles. L’humour, souvent absurde, agit comme un filtre, mais ne masque jamais totalement la gravité des situations. Il souligne au contraire les tensions, les malaises et les incompréhensions.
On est face à un décalage dans ce film, la présence du démon dans un environnement humain permet de questionner les notions de bien et de mal sans jamais tomber dans une opposition simpliste. Lucien n’est ni totalement malveillant, ni véritablement bienveillant. Il est avant tout un individu en perte de repères. Cette ambiguïté donne au film une dimension plus nuancée, où le fantastique devient un langage pour parler du réel, de ses contradictions et de ses impasses.
Un rapport au temps
Une surprise, une comédie comme seul le Québec sait faire ! Ce démon errant sur terre montre pour les livres un respect sans faille. Cet amour peut-être lu comme un avertissement à notre société où nous sommes de moins en moins protecteurs des livres, qui ne sont plus jugés à leur juste valeur.
L’ensemble de l’univers créé autour du jour de la marmotte et d’Halloween apporte un petit côté malicieux, les cinéphiles verront le clin d’œil au film Un jour sans fin : un homme se retrouve bloqué dans une boucle temporelle à revivre sans fin le jour de la marmotte. Ici, le jour de la marmotte est la seule journée où les démons peuvent avoir du sexe ensemble, mais la boucle n’est pas sur ce jour, mais dans la notion du rapport au temps : les démons sont immortels et vivent leur propre boucle sans fin dans laquelle ils voient les mortels mourir, où ils vivent les mêmes expériences, sans pouvoir s’attacher réellement. Exactement comme dans le film de Harold Ramis, ce qui peut être un don, l’immortalité, peut être aussi vécu comme notre propre enfer personnel.
Une adaptation d’une bande dessinée populaire
Le film est directement adapté d’une bande dessinée québécoise écrite par Samuel Cantin, également scénariste du projet, publiée en 2015 et rééditée en France en 2026. Cette origine explique la tonalité particulière du film, qui conserve un humour graphique et absurde propre au médium d’origine, tout en l’adaptant à une narration cinématographique. Le passage de la bande dessinée au long métrage ne cherche pas à lisser les aspérités, au contraire, il les revendique comme une identité forte.
Jean-François Leblanc, réalisateur du film, s’inscrit dans un parcours marqué par le court métrage et une approche mêlant humour et étrangeté. Son travail précédent montre déjà une volonté de jouer avec les genres, ce qui trouve ici un terrain d’expression cohérent. L’adaptation repose sur une fidélité d’esprit plutôt que sur une reproduction stricte, permettant au film de trouver son propre rythme et sa propre mise en scène.
Côté casting, Fabien Cloutier et Pier-Luc Funk ne sont pas issus du même registre, et ce décalage a été recherché volontairement. L’un apporte une présence plus posée, presque désabusée, tandis que l’autre incarne une énergie vive et imprévisible. Ce contraste nourrit directement la dynamique du film, et renforce la crédibilité de leur relation à l’écran.
Le projet s’inscrit également dans une volonté de proposer une comédie différente dans le paysage québécois, en s’éloignant des formats plus classiques. L’influence du matériau d’origine, combinée à une mise en scène, permet d’assumer les choix visuels et narratifs, donnant une vraie identité au film. Cette singularité, loin d’être un risque, devient un élément central de son identité, et participe à construire un univers cohérent, où chaque détail semble pensé pour servir une vision précise.
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22 avril 2026 en salle | 1h 54min | Comédie
De Jean-François Leblanc |
Par Jean-François Leblanc, Samuel Cantin
Avec Fabien Cloutier, Pier-Luc Funk, Anne-Elisabeth Bossé
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