À voix basse propose un retour en Tunisie chargé d’intime et de tensions familiales. Entre secrets enfouis et quête de vérité, le film explore ce que l’on tait, ce que l’on transmet, et ce qui finit toujours par ressurgir.
Lilia (Eya Bouteraa) revient en Tunisie à l’occasion des funérailles de son oncle Daly (Karim Rmadi). Installée à Paris, elle retrouve une famille qui ignore tout de sa vie réelle, notamment sa relation avec Alice (Marion Barbeau). Très vite, le malaise s’installe autour de la mort étrange de son oncle, retrouvé dans des circonstances troublantes. En cherchant à comprendre ce qui s’est réellement passé, elle plonge dans une maison habitée par plusieurs générations de femmes, dont sa mère Wahida (Hiam Abbass) et sa grand-mère Néfissa (Salma Baccar). Ce retour agit comme un révélateur, faisant émerger les non-dits, les contradictions et les fractures d’un cercle familial où chacun protège ses secrets.

Immersion dans une belle famille.
Le film s’inscrit d’abord dans un espace précis, presque organique, celui d’une maison familiale qui devient le cœur du récit. Cette demeure, inspirée directement d’un lieu réel ayant marqué Leyla Bouzid, n’est pas un simple décor mais une entité vivante, chargée de mémoire, de silence et de tensions accumulées. Située à Sousse, une ville à la fois moderne en apparence et profondément conservatrice, elle cristallise une opposition frontale entre deux visions du monde, celle d’une société tunisienne régie par des codes implicites, et celle d’une existence plus libre que Lilia a construite en France. Ce retour agit comme un choc culturel inversé, où ce n’est plus l’Occident qui interroge, mais le poids des traditions qui reprend le dessus et impose ses règles.
Dans cette belle-famille élargie, les rapports ne passent jamais par une confrontation directe. Tout se joue dans les silences, les regards, les gestes retenus. Le film travaille précisément cette matière invisible, ces tensions qui ne se disent pas mais qui façonnent les trajectoires individuelles. Le personnage de Daly devient alors une figure centrale, non pas par sa présence, mais par ce qu’il incarne, un destin contraint, une vie empêchée par la pression sociale. Sa mort agit comme un révélateur, mettant à nu un système familial où l’apparence prévaut sur la vérité. Cette logique du secret n’est pas isolée, elle se transmet, elle s’infiltre dans chaque génération, jusqu’à atteindre Lilia elle-même, prise dans une forme de double vie qu’elle pensait maîtriser.
L’opposition à la vision occidentale ne passe pas par un discours frontal ou caricatural, mais par une confrontation concrète entre deux manières d’exister. Là où Lilia pense pouvoir compartimenter sa vie, aimer librement et construire en dehors du regard familial, elle se heurte à un système où l’individu reste profondément lié au groupe. La famille, dans ce contexte, n’est pas seulement un refuge, elle est aussi une structure de contrôle, parfois étouffante. Le film montre avec précision comment cette pression sociale s’exerce sans violence apparente, mais avec une efficacité redoutable. La question n’est jamais posée frontalement, pourtant elle est omniprésente, peut-on être soi-même sans rompre avec ceux qui nous ont construits.
L’origine du film repose justement sur cette tension entre l’intime et le collectif. Leyla Bouzid part d’un désir très concret, filmer une maison de son enfance, capter une atmosphère, une lumière, une mémoire. Ce point de départ esthétique devient progressivement un terrain narratif, où s’entremêlent histoire personnelle et enjeux sociaux plus larges. Le film naît de cette volonté de saisir ce qui échappe, ce qui se transmet sans être nommé, et de donner une forme à ces héritages invisibles. À travers Lilia, elle construit une trajectoire qui va de l’enquête vers l’émancipation, non pas dans un geste spectaculaire, mais dans une prise de conscience progressive, presque douloureuse. Ce cheminement, ancré dans le réel, évite toute simplification et donne au film une densité rare, où chaque silence compte autant que les mots.
Notre avis sur le film
À voix basse de Leyla Bouzid souligne avec merveille les tabous et interdits en Tunisie. Marion Barbeau (Alice) et Eya Bouteraa (Lilia) incarnent les paradoxes d’un couple s’aimant et devant marcher sur des œufs une fois dans le monde conservateur de Lilia. Le film souligne cependant un paradoxe : le père accepte mieux la situation de sa fille que sa propre mère. Alors que bien souvent dans l’idéologie collective, on s’attend à un rejet des pères. Ce changement des rôles permet de rendre plus intéressant le sujet du film, car tout est codifié dans la famille de l’héroïne : les femmes restent entre elles, travaillent sur les préparatifs des fêtes, sur les anniversaires et différentes épreuves de la vie. Les hommes sont mis en retrait, un peu comme dans les traditions juives où bien fréquemment on sépare les hommes et les femmes durant les grands évènements religieux.
La maternité, les enseignements de la vie se font de la mère à la mère, mais ce secret sur le quotidien parisien de Lilia ajoute une dimension dramatique et tragique : une barrière invisible sépare la jeune femme de sa famille, de ses racines. Alice tente de la comprendre et ce film dévoile ce qui se cache derrière les murs, les traditions : ce qu’on montre fièrement et ce que l’on dit à voix basse.
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22 avril 2026 en salle | 1h 53min | Drame
De Leyla Bouzid |
Par Leyla Bouzid
Avec Eya Bouteraa, Hiam Abbass, Marion Barbeau
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