Avec L’île de la demoiselle, Micha Wald s’empare d’un récit historique brutal et méconnu, celui d’une jeune femme abandonnée aux confins du monde. Entre survie, isolement et violence sociale, le film explore une trajectoire féminine hors norme.
En 1542, Marguerite de la Rocque (Salomé Dewaels), promise à son oncle Roberval (Patrick Descamps), embarque vers le Nouveau Monde. Lors de la traversée, elle croise Thomas d’Artois (Louis Peres), membre de l’équipage, dont elle subit les violences. Enceinte, elle est abandonnée sur une île déserte avec lui et sa servante Damienne (Candice Bouchet). Isolés, ils affrontent les éléments, tandis que tensions, folie et survie redéfinissent leurs rapports.
Une femme forte qui fit corps avec la Nature
Île des démons au Canada est un personnage à part entière. Progressivement, on a l’impression que Marguerite de La Rocque fait corps avec cette île et cela expliquerait pourquoi elle a survécu : elle ne se débattait pas, elle s’est adaptée. Ce film permet de redécouvrir ce personnage de l’histoire de France et du Canada.
Le récit prend une dimension particulière car il s’inscrit dans une parole rapportée, celle de Marguerite elle-même, transmise à Marguerite de Navarre, sœur du roi François Ier, autrice de L’Heptaméron, où l’histoire apparaît sous forme de témoignage revisité. Cette mise à distance installe un doute constant entre vérité et reconstruction, renforçant l’idée d’un mythe façonné autant par la mémoire que par les récits. Le film de Micha Wald s’appuie sur ces différentes sources pour resserrer son propos autour de l’expérience intime de survie, en évitant le spectaculaire pour privilégier un huis clos humain. L’île devient alors le prolongement de l’état mental de l’héroïne, un espace où les rapports de domination, incarnés notamment par Thomas, se confrontent à une lente émancipation.

La condition des femmes au 16ᵉ siècle chez les nobles.
Si le film nous emporte dans une aventure et une histoire de la grande Histoire. On peut voir encore comment la société n’a jamais été tendre avec les femmes. Elles sont vouées à la souffrance et au silence, comme cette phrase que l’on entend à toutes les sauces : « Au début ça fait mal puis on s’y habitue ». Rappelant que le plaisir de l’Homme passe avant le leur. De même, cette idée ressassée sans cesse selon laquelle elles doivent souffrir pour être belles, pour être acceptées et disciplinées selon les critères des hommes et époux.
Le film s’inscrit pleinement dans cette logique de domination, où le corps féminin est à la fois contrôlé, jugé et puni. Marguerite de La Rocque n’échappe pas à cette mécanique, elle en devient même l’exemple extrême. L’agression qu’elle subit, sa grossesse, puis son abandon sur une île ne sont pas des accidents, mais la conséquence directe d’un système qui ne tolère aucune déviance. Une femme hors cadre devient immédiatement suspecte. Cette suspicion atteint son paroxysme lors du retour à la civilisation, où sa survie même devient un problème. Comment une jeune femme a-t-elle pu résister seule, là où des hommes auraient échoué ?
La réponse apportée par son époque est brutale, presque mécanique : elle aurait pactisé avec le diable. Cette accusation révèle moins une croyance qu’un réflexe social, celui de rejeter ce qui ne peut être expliqué dans un cadre patriarcal rigide. Survivre devient une faute, car cela remet en cause l’ordre établi. Le film met ainsi en lumière une violence plus insidieuse que celle de l’île, celle du regard des autres, du jugement moral et religieux.
En creux, le cinéaste dessine une figure de résistance silencieuse. Marguerite ne revendique rien, elle ne cherche pas à prouver, elle continue d’exister. Cette posture, presque en retrait, renforce la portée du récit. Elle ne triomphe pas, elle persiste. Et c’est précisément cette persistance qui dérange, qui inquiète, et qui, encore aujourd’hui, donne à cette histoire une résonance troublante.
La performance de Salomé Dewaels
Musique originale magistrale, performance de Salomé Dewaels autant physique qu’émotionnelle, elle détient peut-être enfin son grand premier rôle, après nous avoir marqué dans Louise, Nino et Sous le vent des Marquises.
Le travail de l’actrice impressionne par sa capacité à incarner une transformation progressive, sans jamais forcer le trait. Le corps devient un langage, amaigri, tendu, puis presque en symbiose avec l’environnement. Cette dimension physique, centrale, impose une préparation exigeante, où la résistance au froid, à l’isolement et à la fatigue se ressent à l’image. Le regard, lui, porte une autre évolution, plus intérieure, où la peur laisse place à une forme d’acceptation lucide.
Du côté de la mise en scène, le cinéaste opte pour une approche épurée, presque ascétique. Le choix de tourner à Ouessant, donne au film une matière brute, minérale, sans artifice. La lumière naturelle, les optiques anciennes, participent à créer une image granuleuse, hors du temps, qui ancre le récit dans une réalité sensorielle forte. Les corps ne dominent pas le paysage, ils s’y inscrivent, parfois même s’y dissolvent. Cette esthétique refuse le spectaculaire pour privilégier une immersion lente, presque contemplative.

Le projet naît d’une rencontre avec ce fait historique, transmis au réalisateur par un producteur, avant de traverser plusieurs versions d’écriture sur près de huit années. Ce temps long explique la précision du regard porté sur le personnage, recentré sur l’épisode de l’île plutôt que sur une biographie exhaustive. Pourtant, une part de mystère demeure intacte. Les sources divergent, les témoignages se contredisent, et le film choisit de ne jamais trancher totalement. Qui était réellement Thomas, que s’est-il passé sur cette île, jusqu’où la mémoire a-t-elle transformé les faits ? Cette incertitude nourrit le récit, lui donne sa profondeur, et rappelle que certaines histoires résistent encore à toute forme de vérité définitive.
Ce qui attrape le regard et les oreilles, c’est le travail sur la musique, la photographie et l’aspect global des différents corps de métiers. La qualité artistique repose ici sur un équilibre précis entre sobriété et immersion. La musique, composée par Catherine Graindorge, agit comme une présence discrète, presque invisible, qui accompagne les silences et les tensions sans jamais forcer l’émotion. Elle épouse le rythme du récit, laissant respirer les scènes et renforçant l’impression d’isolement. Les décors, conçus par Hélèna Cisterne, s’inscrivent dans une logique de dépouillement, chaque élément semble choisi pour servir la crédibilité sans tomber dans la reconstitution démonstrative. Cette retenue donne au film une force singulière, où le vide devient aussi important que le plein. Les costumes de Tzigane de Braconier prolongent cette approche, en simplifiant les codes du XVIᵉ siècle pour éviter tout effet théâtral, tout en conservant une cohérence historique. L’ensemble compose un cadre rigoureux, presque austère, qui accompagne le parcours de Marguerite sans jamais le détourner de son essentiel.
On aime ce genre de film non pas pour la prouesse technique, mais pour la manière de raconter une histoire. Ici, tout repose sur un récit incarné, porté par une écriture qui laisse place au doute et à la mémoire. Salomé Dewaels impose une présence rare, physique et intérieure, qui tient le film de bout en bout. Les décors participent pleinement à cette immersion, en devenant un prolongement du personnage. Le film ne cherche jamais à séduire, il s’installe, lentement, avec exigence. Une œuvre sobre, mais tenace, qui marque par sa justesse plus que par ses effets.
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25 mars 2026 en salle | 1h 41min | Drame, Historique
De Micha Wald |
Par Micha Wald
Avec Salomé Dewaels, Louis Peres, Candice Bouchet
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