Les Filles du ciel, une ode à la solidarité féminine !

Dans Les Filles du ciel, Bérangère McNeese capte une jeunesse à vif, entre survie et sororité. Un film frontal, qui observe sans juger des trajectoires fragiles où l’intime devient politique, et où l’équilibre du groupe peut sauver, comme détruire.

Les Filles du ciel – Yowa-Angélys Tshikaya, Héloïse Volle, Mona Berard, Shirel Nataf © Kris Dewitte

Héloïse (Héloïse Volle) n’a nulle part où aller. Elle rencontre Mallorie (Shirel Nataf), qui l’accueille dans un appartement partagé avec Jenna (Yowa-Angélys Tshikaya) et Mona (Mona Berard). Très vite, ce lieu devient un refuge. Mais derrière cette solidarité, les tensions apparaissent, nourries par des blessures passées. L’arrivée d’un bébé bouleverse les dynamiques, tandis que Mehdi (Bilel Chegrani) introduit une ouverture vers l’extérieur, fragile et incertaine.

Les femmes pour les femmes et contre le reste du monde

Le film pose d’emblée un cadre clair, celui d’un monde où les femmes tentent de reprendre le contrôle, quitte à se refermer sur elles-mêmes. Ce groupe fonctionne comme une forteresse émotionnelle, construite contre un extérieur perçu comme hostile. L’expérience d’Héloïse, mineure de 15 ans presque 16, en est le point d’entrée le plus brutal. Elle arrive déjà fragilisée, marquée par une relation déséquilibrée avec un éducateur qui l’abandonne après avoir franchi les limites et cadre. Cette rupture n’est pas seulement affective, elle installe une faille durable dans son rapport aux hommes et à l’autorité.

La grossesse agit alors comme un accélérateur narratif. Elle ne vient pas seulement compliquer la situation, elle redéfinit les rapports de force. Le groupe devient à la fois soutien et pression. Ce qui était une solidarité choisie se transforme progressivement en système, avec ses règles implicites, ses loyautés, ses dérives. Le film montre avec justesse que cette sororité peut tout changer, qu’elle permet de tenir, de survivre, parfois même de se reconstruire. Mais il refuse le discours naïf. Cette union n’est pas pure, elle est traversée de contradictions.

@ Kris Dewitte

La réalisatrice dessine une idée essentielle : la frontière entre protection et domination est mince. À force de vouloir protéger, le groupe peut enfermer. À force de rejeter le monde extérieur, il peut créer une forme d’isolement qui devient toxique. La dynamique collective, censée réparer, risque alors d’effacer les individualités. Héloïse, en particulier, se retrouve prise dans cette tension, entre besoin d’appartenance et nécessité de rester elle-même.

Le film évite soigneusement le manichéisme. Tous les hommes ne sont pas des figures d’oppression, certains existent comme alliés, comme Mehdi ou le videur. Mais le regard du groupe reste marqué par une défiance structurelle. Cette position radicale est compréhensible, presque légitime, au regard de leurs parcours, mais elle montre aussi ses limites.

Ce qui frappe, c’est cette capacité du film à tenir un équilibre délicat. Il valorise la solidarité féminine sans la sacraliser. Il montre sa puissance, mais aussi ses dérives. Il rappelle surtout une chose simple, un groupe ne doit jamais annihiler l’individu. La reconstruction ne doit pas passer par une nouvelle forme d’effacement.

La création d’un cocon, un lieu protecteur

L’appartement devient rapidement un personnage à part entière. Situé au 8ᵉ étage, il incarne une élévation symbolique. On parle souvent du 7ᵉ ciel, expression chargée d’une connotation romantique, voire sexuelle. Ici, le 8ᵉ étage casse cette imagerie. Il propose autre chose, un espace suspendu, presque hors du monde, où les règles ordinaires ne s’appliquent plus tout à fait.

Ce lieu fonctionne comme un cocon offrant de la chaleur, du bruit, de la vie. Les corps circulent librement, les gestes sont familiers, les frontières physiques s’effacent. C’est un espace de repli, mais également de reconstruction. Les jeunes femmes y recréent une forme de famille, avec ses rituels, ses codes, ses tensions. Le fameux rituel autour de l’image de Madonna, évoqué dans le dossier, participe de cette construction symbolique, comme une manière de se donner du courage avant d’affronter l’extérieur.

Néanmoins, ce cocon n’est pas neutre. Il protège, oui, mais il isole aussi. Plus le groupe se referme, plus cet espace devient étanche. L’extérieur est perçu comme une menace, ce qui renforce l’attachement au lieu, tout en limitant les possibilités d’évolution. L’appartement devient alors une bulle, avec tout ce que cela implique, une sécurité immédiate, mais un risque d’enfermement à long terme.

Le choix du 8ᵉ étage est donc loin d’être anodin. Il traduit une volonté de s’élever au-dessus du réel, tout en restant suspendu dans un équilibre fragile. Ce n’est pas un paradis, c’est un entre-deux, un espace où l’on tient, mais où l’on peut aussi basculer.

Une ode à la solidarité féminine.

La réalisatrice Bérangère McNeese dévoile un film touchant, dans une solidarité entre femmes, une communauté équitable, solidaire et participative. La cinéaste arrive à nous montrer un film à hauteur d’une adolescente de tout juste 16 ans, l’enchaînement des galères, des tensions et des déceptions amoureuses.

Gros coup de cœur pour ce casting fort de talent : Héloïse Volle, Shirel Nataf, Yowa Angélys Tshikaya, Mona Berard.
Héloïse ressemble à ces actrices du muet et de l’expressionnisme allemand, telle Lilian Gish, venant contraster avec Shirel Nataf dans un jeu plus excentrique.

Quand la victime devient bourreau

Le film naît dans la continuité directe du travail de Bérangère McNeese, qui prolonge les thématiques déjà explorées dans ses courts-métrages, notamment l’idée d’un groupe féminin fermé et des mécanismes de domination qui peuvent s’y installer. Elle s’intéresse à cette bascule, où une victime peut devenir bourreau selon le contexte, et à la manière dont l’amour ou la protection peuvent empiéter sur la liberté individuelle.

La représentation des hommes échappe volontairement au schéma simpliste. Le film montre une défiance globale du groupe envers eux, construite par leurs expériences, mais il introduit aussi des figures d’alliés. Certains hommes protègent, comme le videur, d’autres ouvrent une brèche dans cette fermeture. Le regard n’est donc pas manichéen, il évolue au contact des situations.

Le plus étrange dans ce film est ce jeune barman, Mehdi (Bilel Chegrani), qui incarne précisément cette ouverture. Il n’est pas une figure de sauveur, mais un point de friction. À travers lui, Héloïse découvre une autre possibilité de relation, moins marquée par la domination ou la peur. Il représente une sortie du huis clos, une respiration dans un système qui tend à se refermer sur lui-même, et introduit une nuance essentielle dans l’équilibre du groupe.

Les Filles du ciel s’impose comme un film d’équilibre, fragile et nécessaire. Bérangère McNeese y explore sans détour les paradoxes de la sororité, capable de sauver autant que d’enfermer. À travers Héloïse (Héloïse Volle), elle capte ce moment charnière où l’on bascule entre innocence et survie. Le cocon du 8ᵉ étage devient alors le symbole d’une protection ambiguë, refuge vital mais aussi limite invisible. En refusant le manichéisme, le film ouvre une voie plus juste, celle d’une reconstruction qui passe par l’autre, sans jamais renoncer à soi.

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Note : 5 sur 5.

25 mars 2026 en salle | 1h 36min | Drame
De Bérangère McNeese | 
Par Bérangère McNeese
Avec Héloïse Volle, Shirel Nataf, Yowa-Angélys Tshikaya

Le film se clôture avec cette chanson Cocorico de Shay. Dans la même puissance émotionnelle que ce groupe de jeunes femmes seules et envers contre le monde des hommes.

L’histoire d’Héloïse nous a fait penser à la chanson de Gervaise, Le goût de ses lèvres.


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