Dans La Couleuvre noire, Aurélien Vernhes-Lermusiaux explore un territoire autant physique que mémoriel, où le retour d’un homme devient une confrontation intime avec ses racines, ses croyances et un monde en lente disparition, au cœur du désert colombien de la Tatacoa.
Après des années d’absence, Ciro (Alexis Tafur) revient dans son village natal pour veiller sa mère. Dans le désert de la Tatacoa, il retrouve son père Alirio (Miguel Angel Viera), mais aussi un territoire qu’il avait fui. Ce retour prend la forme d’un voyage intérieur, où les tensions familiales se mêlent aux croyances locales et à une nature imprévisible. Confronté à un héritage qu’il a longtemps refusé, il doit affronter ses propres contradictions. Ce chemin, à la fois physique et symbolique, l’oblige à interroger son lien au passé, à la mémoire et à un monde en mutation.

Un film d’ambiance entre calme et suffocation.
Le film impose d’emblée une atmosphère dense, presque étouffante, où le silence devient un langage à part entière. Aurélien Vernhes-Lermusiaux choisit de privilégier les sensations plutôt que l’explication, en réduisant volontairement les dialogues au minimum. Cette économie de mots donne une place centrale aux corps, aux regards, aux déplacements.
Chaque geste semble chargé d’une mémoire invisible, chaque pause d’un poids émotionnel difficile à formuler.
La tension ne repose pas sur un récit classique, mais sur une lente accumulation de signes, de non-dits, de résistances. Le spectateur est invité à ressentir plutôt qu’à comprendre immédiatement. Cette approche demande une disponibilité rare, car le film dilate le temps et refuse les repères narratifs traditionnels.
La relation entre Ciro et son père incarne cette tension, avec des trajectoires opposées, fragmentées, qui se croisent sans jamais totalement se rejoindre. Le rythme épouse cette désorientation, comme une errance intérieure. La caméra, mobile et attentive, accompagne cette perte de repères, renforçant l’impression d’un monde instable.
Il en résulte une expérience contemplative, mais jamais apaisée. La lenteur n’est pas un refuge, elle est une épreuve. Elle oblige à affronter ce qui persiste, ce qui résiste, ce qui ne peut être dit autrement que par le silence.
Le désert Colombien devient un personnage à part entière.
Le désert de la Tatacoa ne sert pas de simple décor, il agit comme une présence vivante, presque consciente. Son histoire même, passée d’une forêt tropicale fertile à une étendue aride, porte en elle la trace d’une transformation profonde, à la fois géologique et symbolique. Ce territoire raconte une disparition, celle du vivant, des mémoires, des équilibres anciens.
Ses reliefs, ses couleurs ocre et grises, ses canyons éphémères, tout participe à créer un espace instable, en constante mutation. Cette instabilité se reflète dans les personnages, comme si le paysage contaminait leur état intérieur. Le désert devient ainsi un miroir, mais aussi une force agissante, qui impose son rythme et ses lois.
Le travail sonore renforce cette incarnation. Les craquements du sol, les vibrations de l’air, les bruits organiques sont amplifiés pour donner au lieu une identité propre. La musique, utilisée avec parcimonie, vient perturber les attentes plutôt que les souligner, créant un trouble constant.
La couleuvre, figure centrale du récit, incarne cette fusion entre nature et imaginaire. Elle symbolise la possibilité de vie dans un environnement hostile, mais aussi la nécessité d’accepter une connexion profonde au territoire. À travers elle, le désert devient un espace de transformation, où le réel glisse vers une dimension presque mythologique.
Quand une expérience personnelle donne naissance à une idée de film
Le projet trouve son origine dans une expérience personnelle du réalisateur, qui découvre la Tatacoa en 2018. Ce choc esthétique et sensoriel réactive chez lui des souvenirs liés à son enfance et à sa grand-mère, connue pour ses pratiques de soin traditionnelles.
Cette dimension intime nourrit directement l’écriture du film, en particulier la question de la transmission et des croyances.
Le casting du rôle principal a également été déterminant. Alexis Tafur, non professionnel, a été choisi pour une qualité presque instinctive, une présence physique et une mélancolie qui correspondaient au personnage. Ce choix a impliqué une longue préparation, quotidienne, pour construire une relation de confiance et adapter le jeu à une mise en scène très sensorielle.
Quant au tournage, il n’a pas été de tout repos, il a été réalisé avec de vrais serpents, utilisés pour donner une matérialité à la couleuvre. Cette décision, exigeante et risquée, visait à éviter toute artificialité. Elle participe à l’ambition du film, maintenir un équilibre fragile entre réalisme et dimension symbolique, sans jamais basculer dans le simple effet.
L’expérience qui se dégage du film repose sur une tension constante entre perception et compréhension. Le spectateur n’est jamais guidé, il doit accepter de se laisser traverser par les images, les silences et les corps. Cette démarche impose une implication réelle, loin des codes narratifs immédiats. Ici, le cinéma ne cherche pas à séduire d’emblée, mais à s’installer progressivement, jusqu’à créer un lien durable avec celui qui regarde. La Couleuvre noire affirme alors une singularité forte, où territoire et mémoire se confondent pour devenir la matière même du récit.
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25 mars 2026 en salle | 1h 25min | Drame
De Aurélien Vernhes-Lermusiaux |
Par Aurélien Vernhes-Lermusiaux, Marlène Poste
Avec Alexis Lozano Tafur, Miguel Ángel Viera, Ángela Rodríguez (II)
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